‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 146 sur 168 · MESURES DE PRUDENCE · texte numérisé non relu

MESURES DE PRUDENCE

à de folles espérances, à des chefs provocateurs du meurtre.

Qu'on sache à jamais qu'ils sont morts, ces exécrables, déchirés les uns par les autres; que la plupart ont péri par le fer des bourreaux ; que quelques-uns ont été réduits à se poignarder de leurs propres mains; que plusieurs, dévorés par la faim, ont expiré dans les déserts; qu^ils ont su, en mourant, qu'ils étaient en exécration à leurs contemporains et qu'ils le seraient encore à leurs derniers descendants.

Mais, lorsque leur joug de fer pesait sur toutes les têtes, lorsqu'en s'éveillant le matin on s'étonnait de n'avoir pas été enlevé la nuit, et que, le soir, on s'étonnait de n'avoir pas été livré à la mort, lorsque tout prétexte était bon pour emprisonner ou confisquer les biens, la prudence ordonnait de brûler ses titres, ses anciennes correspondances, les lettres de ses vieux amis émigrés, ou dénoncés, ou décollés, ou emprisonnés, ou s'attendant à l'être, alors, madame de Beau* marchais et moi, et quelques amis, nous recherchâmes avec soin tout ce qui, dans l'ordre abomi« nable de ces temps d'exécration, pouvait compromettre nos jours, ou faire proscrire ceux de notre ami et lui fermer à jamais le retour. Alors, nous jetâmes au feu les lettres que des princes> des ministres, des maréchaux de France, des hommes constitués en dignité lui avaient écrites autrefois. Plus elles étaient honorables pour lui^

plus elles pouvaient le compromettre et rendre suspectes sa femme et sa fille, et offrir un prétexte pour les condamner à la mort et confisquer des biens qu'on leur enviait.

Malgré nos recherches, que Tinquiétude accompagnait et troublait quelquefois, beaucoup de papiers nous ont échappé. J'ai cité dans cet ouvrage plusieurs lettres que j'ai retrouvées depuis, et d'autres qui sont rentrées dans nos mains à prix d'argent, par les suites du brigandage même qui s'exerçait alors.

Notre prudence fut vaine. Tandis que les hommes les plus sensés s'armaient de précautions pour n'être pas suspects, les temps de la pudeur étaient passés pour les gouvernants; ils ne cherchaient pas plus de prétexte pour emprisonner, ou pour faire mourir un honnête homme, qu'un boucher pour enfermer ou pour égorger des moutons.

On arrêta sans motif la femme de Beaumarchais et sa fille, à peine sortie de la première enfance; on mit en prison sa sœur. Je ne sais pourquoi l'on m'oublia ; mais je me retrouvai seul encore dans ce vaste édifice, attendant à chaque instant qu'on vînt m'en arracher et pleurant sur ces femmes infortunées, car je ne doutais point de leur mort. — « Ce n'est pas, me disais-je, leurs crimes qu'on poursuit. C'est cette belle maison, c'est ce jardin charmant, c'est cet asile préparé à la vieillesse, à la famille de mon

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