‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 148 sur 168 · DIVORCE INVOLONTAIRE. 45 I · texte numérisé non relu

DIVORCE INVOLONTAIRE. 45 I

imprime le respect et cette grâce qui embellissait toutes ses actions :

« Vos décrets, leur dit-elle, m'obligent à. demander le divorce; J*obéis, quoique mon mari, chargé d'une commission, ne soit point émigré, ■ quoiqu'il n'ait jamais eu la pensée d'émigrer. Je l'atteste, et je connais bien son cœur. Il se tirera de cette accusation comme il s'est tiré de toutes les autres, et j'aurai la satisfaction de l'épouser une seconde fois, selon vos lois nouvelles. »

Cette déclaration, qui attestait à la fois sa soumission aux décrets, son attachement à son mari et à ses devoirs, émut ces cœurs endurcis, et elle en reçut des éloges qu'elle ne recherchait pas.

Séparée par des lois qu'elle réprouvait, qu'elle ne croyait pas dispensatrices de celles de la nature et des sentiments de son cœur, elle n'en fut que plus active à saisir toutes les occasions de servir l'époux qu'on lui arrachait et qui servait son pays, tout ingrat, tout injuste, tout criminel qu'il était envers lui.

Parti le 28 juin 1793, comme on l'a vu, il s'était d'abord rendu à Bâle. Il faut se souvenir que, pour retirer les armes déposées à Tervère, il était indispensable de fournir un cautionnement de trois fois la valeur de ces armes, que le gouvernement français pouvait seul donner ce cautionnement, en donnant l'attestation que ces armes avaient été portées en Amérique.

Il faut savoir qu^avant de rentrer en France, Beaumarchais, ayant appris que la Convention venait de déclarer la guerre à la Hollande, avait prévu que les Hollandais confisqueraient les armes comme propriété française, et que, pour empêcher la confiscation, il les avait vendues à un Anglais qui les réclama sur-le-champ à la Haye, comme propriété anglaise. Cette précaution arrêta la confiscation au moment où elle allait s^effectuer.

Beaumarchais les avait vendues par un acte de réméré qui devait les lui faire restituer sous deux mois, ne doutant pas que la Convention ne lui sût gré de lui avoir conservé ce dépôt et ne lui fournit ce cautionnement tant désiré. Le désordre des affaires, le trouble des esprits de tous ceux qui les dirigeaient, furent cause qu*au lieu de le renvoyer à la fin de mars, on ne le laissa repartir que le 28 juin, et qu^au lieu d^argent, il ne reçutencore que des promesses. Le gouvernement français avait perdu tout crédit chez rétranger. Le Comité s^était engagé à faire passer, par le banquier Perregaux, huit cent mille florins à une maison de banque étrangère. Beaumarchais ne trouva à Bâle ni argent, ni lettres, ni ordre du Comité. Il attendit, écrivit, et ne reçut aucune réponse. Il prit enfin le parti de ne compter que sur lui-même et sur les ressources de sa propre capacité. Il tourne autour de la France, où la confusion s^accroissait san^ cesse, et se

rend à Londres, où il ne peut arriver que le 6 août.

Pendant ce temps-là, oti les rois alarmés craignaient que les idées révolutionnaires ne devinssent une maladie pestilentielle qui se communiquât à tous les peuples de PEurope, Pitt eut la gloire d'être déclaré en France l'ennemi du genre humain, par un de ces inconcevables décrets que l'esprit de vertige inspirait quelquefois à la Convention. Je dis la gloire, car c'était annoncer que Pitt était l'homme dont elle re* doutait le plus le génie.

Beaumarchais, arrivant à Londres à l'époque d'un tel décret, n'y parut qu'un émissaire de troubles, et reçut des ministres Pitt et Dundas Tordre de sortir de Londres sous trois jours. L*acte à^habeas corpus, sauvegarde de la liberté, est suspendu en Angleterre pour les nationaux pendant la guerre. A plus forte raison, les étrangers n'y sont-ils pas à l'abri des perquisitions ministérielles. Cependant, leurs rigueurs sont toujours adoucies en Angleterre par l'esprit général qui y prédomine. Beaumarchais ne se pressa pas de sortir et ne fut point arrêté.

Le négociant anglais ne voulait pas lui remettre ses armes ; le temps du re'm^V^ étant passé, il offrait de les payer. Beaumarchais pouvait en recevoir le prix sans mériter aucun reproche^ puisque le Comité, par ses délais et sa négligence à tenir sa parole, rendait l'opération im-

praticable. Mais ces armes eussent été perdues pour la France, et Beaumarchais s^obstinait à les lui faire avoir, en dépit des obstacles et de toutes les fautes de ceux qui gouvernaient. Cette obstination, ou plutôt cette persévérance tenait beaucoup à la permanence d'idées, au désir ardent du succès qui formaient son caractère. Il fit donc des sacrifices d'argent, et ne quitta Londres qu'après s'être bien assuré de nouveau la propriété de ces armes, surtout après avoir acquis l'assurance qu'elles ne seraient pas transportées de Tervère à Guernesey, et de cette île en Vendée, comme les ministres anglais en avaient l'intention ; car les ministres ne font pas d'un mot tout le mal qu'ils veulent : on peut leur résister.

Pour éviter de nouvelles difficultés, Beaumarchais fit réclamer ces armes à la Haye sous le nom d^un négociant des États-Unis, lequel prouvait par des actes qu'il les avait achetées d'un commerçant anglais. Les Hollandais répondirent qu'ils ne les laisseraient pas partir pour l'Amérique, si l'on ne leur donnait caution ; qu'elles ne passeraient pas en France; et cette caution était toujours la valeur triple de ces armes.

Beaumarchais envoya au Comité, en qualité de courrier, un homme bien instruit de toute cette affaire, et cet homme, après mille tentatives, ne parvint pas à obtenir une audience du Comité, ni même aucune réponse au Mémoire qu'il y apportait.

Après de longs délais, il reçut un petit billet sans signature, dans lequel on mandait à Beaumarchais qu*on ne voulait que des succès, qu'il fallait réussir, et promptement. Avec cette réponse, on lui renvoie son courrier, dont on renouvelle le passe-port.

Il adresse au Comité un nouveau Mémoire, demande qu'on examine encore sa conduite et qu'on lui dise ce qu'il doit faire dans Tétat où il a mis l'affaire. Il court à Bâle attendre la réponse. Il y apprend que sa femme, sa fille, sa sœur sont arrêtées, qu'il est mis sur la liste des émigrés, que ses biens sont saisis. Dans son désespoir, il se détermine à faire un coup dé force propre à obtenir ces armes, et à convaincre les plus exécrables qu'il sert fidèlement son pays. Il mande au Comité qu'il va déclarer aux Hollandais que ces fusils appartiennent à la Convention, et que, s'ils osent les confisquer, il leur fera infliger le plus rude châtiment parles troupes françaises qui pénétraient alors en Hollande. Il lui mande aussi d'adresser au général Pichegru Tordre d'envoyer à Tervère un détachement s'emparer de ces armes; il lui indique le lieu, le magasin, le nom du négociant qui les recèlent. En arrivant près de Nimègue, il apprend la révolution du 9 thermidor, le supplice trop tardif de Robespierre et de quelques autres exécrables. Alors, il conçoit l'espoir de fonder sur le dépôt de ces malheureuses armes le premier

lien d'une paix générale : ce sont ses propres termes. Il se flatte qu'en proposant aux Hollandais d^envoyer en France ces fusils, quoiqu'ils fussent réclamés par un Américain, cette demande d^une politique bienveillante adoucira les esprits, et les disposera à cesser les hostilités. Il parle aux ministres du stathouder.

Lorsqu'il travaillait ainsi à procurer la paix, les factions, toujours acharnées en France, ne songeaient qu'à s'exterminer, et subordonnaient tous les intérêts à cet intérêt prédominant. Lecointre monte à la tribune et, cherchant à perdre quelques députés, il les accuse de complicité avec Robespierre; il leur impute une multitude de crimes, il assure qu'ils ont chargé Beaumarchais et quelques autres d'une commission dans les pays étrangers, et qu'ils leur ont confié des trésors immenses avec lesquels ils sont émigrés.

Ces paroles, d'autant plus indiscrètes que ce même Lecointre connaissait l'importance de cette commission, le secret qu'elle exigeait, le zèle de Beaumarchais, dont il avait goûté la Justification, furent imprimés dans le Moniteur et se répandirent dans toute l'Europe avec ce journal, vaste dépôt d'erreurs, de crimes, de sottises et d'opprobres, où sont consignées, jour par jour, toutes les fautes de la Convention.

Ces paroles soulevèrent contre Beaumarchais tous les esprits, dans les pays étrangers. Les

émigrés réfugiés en Hollande le traitèrent de jacobin ; les ministres du stathouder crurent qu'il cherchait à les tromper, et lui retirèrent leur protection. Pitt en fut plus persuadé que ces armes étaient une propriété française. Beaumarchais fut obligé de quitter le territoire de la Hollande. La guerre continua.

Il se retira ou plutôt se cacha dans les murs de Hambourg, car alors les partisans et les ennemis de la Révolution française le traitaient également en ennemi. C'est ce qui arrive trop souvent aux hommes sages et courageux qui osent marcher entre les partis et opposer , sans en embrasser aucun, une raison forte à la démence de tous.

Dans cette retraite, Beaumarchais ne demeura pas oisif. Ses yeux observateurs suivaient tous les mouvements de l'Europe, et particulièrement ceux des Anglais. Son agent, courageux comme lui, s'oppose à la saisie des armes, propriété, ditil, d'un négociant des États-Unis; il résiste à un envoyé de Pitt qui demande que ces armes soient vendues, s'il est vrai qu'elles appartiennent à un commerçant qui n'a dû les acheter que pour les revendre. Cet agent répond qu'il ne sait pas si son commettant ne les a pas déjà vendues à d'autres, qu'il n'en peut disposer sans son ordre, qu'il n'en a point reçu, qu'il en attend; et il obtient ce qu'il demande, parce qu'en Hollande on ne disposait pas des hommes et des

propriétés par des ordres ministériels, et qu'on y respectait les opérations du commerce.

Ce fut aussi pour la cinquième fois que Beaumarchais refusa de vendre ces armes avec un profit considérable, car on voulait les payer, et même à un très-haut prix.

Alors Pitt exigea que ce dépôt d'armes fût transporté de Tervère à Plymouth, en conservant toujours au négociant américain sa propriété, et même en la rendant plus assurée, puisqu'alors les Français, déjà maîtres d'une grande partie de la Hollande, ne pouvaient les enlever.

L'agent de ce négociant, ou plutôt de Beaumarchais, ne put s'opposer à ce transport, résolu par les ministres de Hollande et d'Angleterre. Il y apporta seulement tant d'obstacles et y mit tant de lenteur qu'il ne Teffectua qu'en trois mois, quoiqu'il eût pu l'exécuter en huit jours.

Il le fit même avec le plus grand éclat, se persuadant toujours que la Convention ou Pichegru enverrait quelque troupe s'emparer de ces armes.

Cependant , ni réponse, ni ordre, ni troupes n'arrivèrent, et le transport fut fait.

Mais, soit à Tervère, soit à Plymouth, la propriété appartenait toujours à celui qui les réclamait sous le nom d'un Américain. Beaumarchais ne se lassait point d'écrire, soit au Comité, soit à différents membres de la Convention, et de les informer de l'état de cette affaire,

et de son droit de propriété. Il crut à la fin que le silence absolu qu^on gardait à son égard provenait du désir de rengager dans quelque fausse démarche qui servît de prétexte pour le condamner à mort.

Enfin, malgré ses vains efforts pour assurer ses droits, Pitt, trop instruit par ses espions, décida qu'il ne rendrait pas les armes. Il fit écrire par le chef de ses bureaux, sir Hutchinson, à un négociant anglais chargé de diriger cette affaire, que la requête ne pouvait être admise; que le gouvernement était trop bien informé pour permettre que ces armes fussent exportées ; qu'il en avait lui-même un trop grand besoin; que c'était une affaire entièrement terminée; mais que la valeur des armes serait payée au prix qui serait évalué par des arbitres. Elles restèrent donc à la disposition de Pitt. La faute en appartenait uniquement aux divisions qui troublaient la Convention. Elle termina enfin ses fonctions et remit le gouvernement à deux conseils, faible parodie des deux Chambres du Parlement d'Angleterre, et à un Directoire divisé entre cinq personnes qui le rendaient vacillant et faible.

Les Espagnols avaient déjà été réduits à faire la paix par la valeur française. Beaumarchais, persuadé que ce traité serait bientôt suivi par d'autres, avertit, dès le mois de janvier 1796, le président du Dirçctoirie, des efforts que Pitt fai-

sait auprès des Espagnols et des Etats-Unis pour empêcher les Français de rentrer dans la posses- . sion de la Louisiane (i). Il Pavertit d^un dessein plus important que Pitt formait avec plus de secret : c'était de préparer d'une manière insensible Tenvahissement de la province de Nicaragua, dans risthme au nord de Panama.

Cette belle province renferme un lac de quatrevingts lieues de tour qui épanche ses eaux par la rivière de Saint-Jean, dans le golfe du Mexique, et par une autre moins considérable, dans la mer Pacifique. Peu de travaux suffiraient pour rendre ces rivières navigables aux vaisseaux, et pour former une communication facile par ce lac^ entre TOcéan atlantique et la mer du Sud. Les vaisseaux franchiraient en peu de mois l'espace qui sépare l'Europe de la Chine et des Indes Orientales. La nation qui serait maîtresse

(i) Le mémoire était adressé à Rewbell. Le texte n'en est pas connu, mais il y est fait allusion dans une des lettres inédites que M. Louis Farges a publiées (voir la Nouvelle Revue du i*' décembre i885). Beaumarchais n'est pas le seul qui ait rêvé de créer le passage que le percement de l'isthme de Panama livrera au commerce des deux mondes : le projet devait tenter plus tard un Français, Belly, et le prince Louis-Napoléon, alors détenu à Ham, sans que ni l'un ni l'autre aient eu connaissance des velléités de leur prédécesseur. M. de Loménie n'en a rien dit, et M. Armand Reclus, auteur de Panama et Darien (Hachette et C'«, 1881, in- 18), ne pouvait les soupçonner, en rappelant les noms des précurseurs du Grand Français.

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