RUINES ET DÉBRIS
temps de démoralisation, témoignait qu'il serait lui-nîiême un bon père de famille.
Beaumarchais demandait, en même temps, de nouveaux commissaires, et, en attendant qu'ils fussent nommés, il cherchait à reconnaître sa ville natale, autrefois si florissante et maintenant couverte des ruines de la monarchie. Il cherchait s'il verrait s'élever parmi ces immenses débris les germes de la liberté et des lois. Il rencontrait partout les plantes empoisonnées de la discorde et ne voyait briller que les dépouilles des cités conquises et les drapeaux de leurs armées vaincues.
Beaumarchais, en arrivant, avait trouvé ses affaires dans le plus grand désordre par l'effet des six scellés, des saisies, de Tenlèvement de ses papiers, de la confiscation de tous ses biens, sous le prétexte de son émigration. Sa maison était dégradée, ses jardins bouleversés.
La manufacture de caractères de Baskerville qu'il avait établie, qui faisait subsister vingt familles, qui lui produisait un revenu considérable, avait été détruite, les portes scellées, les ouvriers renvoyés sans argent, sans ouvrage, sans pain, et les revenus, fruit de leur travail, anéantis et perdus pour lui et pour l'État.
Je revins, du fond de ma retraite, embrasser mon ami. Nous revoir après tant d'années, après tant d'événements atroces, ce n'était pas être arrachés aux dangers d'un naufrage et se retrou-
ver sur des rochers ; c'était en quelque sorte être échappés du tombeau et s'embrasser entre des morts après une résurrection inespérée.
Cette joie était mêlée de crainte. Nous paraissions habiter entre le paradis et Tenfer, en attendant le jugement dernier. Le bonheur intérieur devait être notre partage, si nous pouvions parvenir à vivre ensemble dans une retraite obscure; mais les événements publics étaient une tourmente perpétuelle. Les factions se menaçaient, prêtes à s^entrMgorger. Nous pouvions encore être les victimes d^une injuste proscription.
A peine étais-je réuni à cette famille qui m^était si chère, que je regardais comme la mienne, et qui me préparait un appartement sous le toit paternel, pour ne m'en plus séparer, que le 18 fructidor nous fit voir une nouvelle révolution, de nouvelles proscriptions et de nouveaux crimes.
Les membres du Directoire s'armèrent les uns contre les autres ; les députés du peuple furent enlevés de leurs sièges sacrés, enfermés dans des cages ambulantes, entassés dans des vaisseaux et transportés dans les lieux les plus malsains de PAmérique méridionale.
Je retournai dans le fond de ma retraite. Mon ami fut obligé de rester avec sa famille, appliqué à se défendre, à demander justice, à ramasser les débris de sa fortune, à réparer ses pertes. Ne reconnaissant plus ni les hommes ni les affaires,