REPRISE DE TARARE ET DE LA MÈRE COUPABLE
il ne comprenait rien aux termes et aux moyens employés dans ces temps dénués de règles et de principes, oii le juste passait pour absurde, où le plus inique paraissait le plus habile. Il invoquait en vain la raison, qui l'avait fait triompher tant de fois; la raison était étrangère. Elle était, si Ton ose le dire, une espèce d'émigrée dont le nom rendait suspect. Malgré tant de difficultés, et après de longs examens, il obtint, moins par sa logique et ses démonstrations que par ses calculs, les chiffres étant plus incontestables que les faits et les arguments, il obtint, dis-je, du ministre, le rapport le plus favorable, rapport que j'ai sous les yeux. Ce jugement sévère, mais sage, sans rétablir sa fortune, lui laissait au moins Pespoir d'en ressaisir les débris. C'était la onzième commission dont le prononcé lui rendait justice. Les autorités s'en irritèrent et le renvoyèrent devant une douzième. Ce renvoi équivalait à un ordre de ne plus écouter Téquité, de juger cette affaire par les décrets révolutionnaires émanés du code de l'enfer, non pour rendre à chacun le sien, mais pour dépouiller les propriétaires, sous les prétextes les moins vraisemblables.
Il fallait qu'il perdît un temps précieux à s'opposer à ces projets sinistres, à instruire des commissaires qui ne voulaient pas être instruits, et qui n'avaient pas besoin de l'être pour prononcer contre le droit et la justice.
Les théâtres retentissaient des applaudisse^
ments donnés à ses ouvrages. L'Opéra donnait avec succès la reprise de Tarare, et les comédiens français jouaient avec plus de succès encore sa Mère coupable. Ils faisaient frémir toutes les jeunes femmes des suites d'un premier égarement, et demander grâce pour elles à tous les cœurs sensibles.
Il eut presque en même temps le malheur de perdre sa sœur, et le bonheur d'avoir une petitefille (i).
Il voyait avec joie TEtat affermi par les innombrables victoires de nos guerriers. Il se passionnait pour le vainqueur des armées de l'Autriche, si longtemps les plus formidables de TEurope.
Le généralDumas^beau-frèrede son gendre^ le lia avec le général Desaix (2). Ils conçurent l'un
(i) Julie Caron était morte en mai 1798; la petite-fille dont parle Gudin s'appelait Palmyre; née en 1797 (selon M. Lintilhac) elle épousa M. Poncet et fut Taieule de M. Roulleaux-Dugage, député de TOrne. Elle eut deux frères : Charles-Edouard Delarue, né le 7 vendémiaire an VIII (29 septembre 1799), mort général de brigade en retraite, le 7 juin 1878, et Alfred-Henri, né le 3 germinal an XI (24 mars i8o3), mort à Paris le 5 décembre 1880.
(2) La liaison de Beaumarchais et de Desaix ne semble pas avoir laissé de traces ; mais M. de Loménie a publié une curieuse lettre du 24 germinal an V (i3 avril 1797), toute relative à un dîner que Beaumarchais avait fait la veille chez le général Dumas de Saint-Fulcran, frère du général Mathieu Dumas, en compagnie de Moreau, Benezech, Boissy d'Ânglas, Petiet, Lebrun, Tronçon-Ducoudray, Kellermann, Menou, Portails, Ramel, etc., qui formaient, comme il le disait, un excellent extrait de la