MORT SUBITE
Alexandrie et le Caire n'avaient pas été conquis, et le Pape, tombé dans nos fers, n'était pas amené prisonnier en France. »
Hélas! quand je me rappelais que Beaumarchais était venu au monde dans Tannée où Ton ferma le cimetière de Saint-Médard, j'étais bien loin de penser qu'il devait en sortir l'année où le chef de l'Église serait amené captif à Briançon et à Valence.
Beaumarchais était plein de force et de santé; sa constitution vigoureuse, son embonpoint annonçaient qu'elle n'était point altérée. Son âge peu avancé nous laissait espérer de le posséder longtemps. Nous avions passé ensemble la journée, au milieu de sa famille, avec Tun de ses plus anciens amis. Il avait été fort gai et avait rappelé dans la conversation plusieurs événements de sa jeunesse, qu'il racontait avec une aménité charmante, et qui reportaient nos souvenirs sur les temps les plus heureux de la monarchie. Je le quittai à dix heures du soir; il se retira à onze en embrassant sa femme. Elle était légèrement indisposée; il lui recommanda de prendre quelques précautions sur sa santé; la sienne semblait parfaite. Il se couche en ordonnant de le réveiller de bonne heure; il s'endort et ne se réveille plus(i).
(i) Le libraire Martin Bossange, mort centenaire en octobre i865, prétendaitavoir passé cette dernière soirée
474 HISTOIRE DK BEAUMARCHAIS.
On le trouva dans la même attitude où il s^était placé en se mettant au lit. Aucun dérangement n'annonçait quUl eût souffert. Les médecins et les chirurgiens appelés déclarèrent quHl était mort d^une apoplexie foudroyante; que le sang s^était porté au cerveau et avait augmenté son sommeil loin de le troubler, qu^il était sorti de la vie comme il y était entré, sans souffrir et sans avoir notion de ce qui lui arrivait.
Il m'avait dit souvent qu'il désirait finir ainsi. C'est la mort la plus désirable, la plus heureuse pour celui qui la reçoit^ mais la plus effrayante pour une famille. Il me serait impossible de retracer ici quels furent la surprise, l*efifroi, la douleur de sa famille, les regrets qu'ils éprouvèrent et ceux que je ressentis pour la perte d'un tel ami.
On ne pouvait se persuader qu'il fût mort. Son gendre, sa femme lui prodiguèrent longtemps de vains secours. Sa fille était enceinte; il faUait, pour prévenir un accident, lui dérober la perte
avec Beaumarchais, qui aurait fait avec lui une partie de dames et qui ne serait allé se coucher que sur les instances réitérées d'un vieux valet de chambre. D'autres contemporains, Esméjiard, Népomucène Lemercier, Beuchot, estimaient qu'il y avait eu suicide. M. Delarue ayant publiquement protesté contre cette insinuation par une lettre que M. de Loménie a reproduite, Sainte- Beuve déclara qu'il ne faisait aucune difficulté d'admettre l'apoplexie, « en se réservant tout au plus un léger doute». {Causeries du lundi, tome VI.)
SES FUNIÊRAILLES. 47 5
inopinée qu'elle venait de faire; il fallait Ty préparer par degrés. Elle aimait son père avec d'autant plus de tendresse qu'elle sentait vivement toutes ses grandes qualités. On prévoyait son désespoir; c'était un surcroît de douleur, d'embarras et de trouble.
Enfin, désespérés de ne pouvoir le rappeler à la vie, nous songeâmes à remplir ses dernières volontés.
En plantant ce jardin destiné au repos de sa vieillesse et qui n'ombragea guère que ses peines, il avait consacré un bosquet à son repos éternel. C'était là qu'il désirait d'être inhumé. Ce fut là que nous le déposâmes. Ce fut là que son gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui l'aimaient lui rendirent les derniers devoirs, et que Collin d'Harleville lut un discours que j'avais composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en état de prononcer (i).
L'inventaire qui se fait à la mort d'un homme révèle souvent les secrets de sa vie. Celui de Beaumarchais nous apprit que, pour soulager des familles infortunées, des artistes, des gens de lettres, des gens de qualité, il avait avancé plus de neuf cent mille francs, sans espoir que ces sommes lui fussent jamais remboursées. Si l'on
(i) Ce discours est reproduit dans la Ga:{ette nationale du 2 prairial an VII (21 juin 1799).
y ajoute celles qu'il avait prodiguées sans qu'il en subsistât la moindre trace, on sera convaincu qu'il lui en avait coûté près de deux millions en bienfaits (1). Entre autres exemples, je citerai le suivant : lorsqu'il équipait une petite flottille à Tembouchure de la Gironde, un mousse se laissa tomber d'un de ses vaisseaux dans la rivière. La marée était forte, il allait être noyé. Un jeune homme, bon nageur, se précipite après lui, le rejoint, le sauve, le ramène à bord. On le mande à Beaumarchais; il lui envoie aussitôt centécusde récompense. Une multitude de traits pareils ne se trouvèrent point dans son inventaire. La reconnaissance est muette; l'ingratitude est féconde en déclamations. Plusieurs de ceux qu'il avait arrachés au déshonneur ou à l'emprisonnement qui suit l'inconduite, s'élevaient contre lui, de peur qu'on ne les soupçonnât d'en avoir été secourus. Beaucoup d'hommes de lettres ont un esprit ferme avec un caractère faible. Beaucoup de militaires, avec une bravoure à toute épreuve,
(i) Madame de Beaumarchais écrivait à Pougens le 24 pluviôse an X (i3 février 1802) : « Madame Goezman tomba dans la misère et fut secourue par lui; d*Arnaud- Baculard est sur le registre du passif pour 3,6oo livres; Dorât, Fabre d*Églantine puisèrent dans sa bourse des fonds qui ne rentrèrent jamais. » (Cat. d'autog. du 9 février 1860. J. Charavay, expert.) M. de Loménieadonné maintes preuves de cette bienfaisance et aussi des sollicitations singulières dont Beaumarchais fut obsédé jusqu*à son dernier jour.