VOYAGE EN ESPAGNE
d'Ossun) (i), et que M. Duverney lui confia 200,000 francs en billets au porteur, crédit qu'on n'accorde à personne sans une conviction intime de sa probité.
Pour les gens frivoles, M. de Beaumarchais n'était qu'un homme du monde, pour les femmes qu'un homme séduisant par sa figure et son esprit, amusant par ses talents, son goût, sa parure, son imagination, ses bons mots, et une foule d'aventures aimables, telles que les romans les plus intéressants ou les plus gais en fournissent peu de semblables; mais pour le vieux Duverney, il était un excellent citoyen, un génie mâle, zélé pour son pays, plein d'idées libérales, de conceptions grandes et utiles.
(i) J'ai retrouvé aux archives des affaires étrangères, dans la correspondance du marquis d'Ossun, la requête inédite suivante adressée au duc de Choiseul :
«Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, lieutenant général des chasses du Roi et contrôleur de sa maison, a l'honneur de rappeler à votre mémoire que madame Victoire Ta particulièrement recommandé à vos bontés ces jours derniers, à l'occasion d'un voyage d'Espagne que les affaires de sa famille le forcent d'entreprendre , outre des dettes considérables dont il va solliciter le payement et qui sont depuis longtemps en arrière par la négligence des débiteurs. Deux sœurs qu'il a à Madrid y sont, ainsi que tous les Français, sous la protection de l'ambassadeur de France; l'une d'elles est établie, Cl il va marier l'autre. Beaumarchais ne demande aujourd'iiuy à Votre Grandeur qu'une lettre pour l'ambassadeur de France, afin d'arriver à Madrid comme un homme attaché au service du Roi et honoré des bienfaits de la famille royale; réservant les bontés et la pro-
Si des intérêts de famille rappelaient à Madrid, les intérêts de la France n*y furent pas oubliés, et le triomphe qu'il obtint pour sa sœur, en lui donnant une grande considération, le fit connaître du Roi et des ministres. Il tenta d'ouvrir un grand commerce avec les colonies espagnoles, en proposant au conseil de Madrid rétablissement d'une compagnie de la Louisiane. Ses projets furent applaudis et ne furent pourtant pas acceptés. Le marquis de Grimaldi lui manda:
(( J'ai été, Monsieur, fort aise de vous connaî- « tre, et je le suis de pouvoir rendre ce témoi- « gnage à votre capacité. Si vos projets eussent w été coiTipatibles avec la constitution de l'Amé-
tection particulières que Madame Victoire vous a demandccs pour lui lorsqu'il aura conféré avec sa famille à Madrid sur les objets précis qui déterminent son voyage en ce pays. Si vous daignez l'honorer, Monseigneur, de quelques ordres personnels pour les villes où il va passer ou séjourner, son exactitude et son zèle à s'en acquitter est (sic) la seule manière qu'il ait de se rendre digne de vos bontés.
« De Beaumarchais. »
La signature, haute et ferme, diffère essentiellement de l'écriture courante et rapide que la multiplicité de ses occupations et de ses correspondances lui fit adopter plus tard.
Les mêmes archives renferment la copie de deux lettres de recommandation de M. de Jarente, évêque d'Orléans, en faveur de« sa très-proche parente», la marquise de La Croix, femme de M. de La Croix, lieutenant général d'artillerie au service du roi d'Espagne, et maîtresse de Beaumarchais, avec qui elle vivait publiquement à Madrid.
DE LA MUSIQUE ESPAGNOLE. By
« rique espagnole, je pense que leur succès vous « en eût encore mieux convaincu, mais on a dû « céder à des difficultés insurmontables qui s'op- « posaient à leur exécution. »
On ne saurait croire combien les gouvernements absolus trouvent de difficultés insurmon tables. Jamais ils n'ont pu faire fleurir le commerce qui fleurit si'aisément dans les républiques; jamais ils n'ont pu avoir autant de crédit que de simples villes hanséatiques. Or, quand les habitants d'un pays n*ont aucune influence dans rÉtat, ils tombent dans l'apathie des peuples orientaux ou ils cherchent à se dissiper en cultivant des arts frivoles.
La musique fait le charme des Italiens et des Espagnols. Beaumarchais fut ravi des airs délicieux qu'il entendit chanter à Madrid ; il demanda le sens des paroles; il fut étonné d'apprendre qu'elles n*en avaient aucun. « Il n'est pas nécessaire, lui dit-on, que des couplets renferment des pensées ou des images. » — Il prouva le contraire en mettant sous ces airs enchanteurs des paroles françaises qui disaient au moins quelque chose. On l'assura que le bon sens, les traits fins, le sentiment gâteraient la musique. On ne lui disait pas ce qu'on pensait, et il n'était pas difficile de comprendre que, dans une nation noble, généreuse, spirituelle, mais asservie à toutes les gênes ministérielles et sacerdotales, c'est-à-dire à deux ou trois sortes d'inquisi-
lions, on craignait les paroles, et que les gens d'esprit ne voulaient plus y cultiver que la musique.
Les notes ne sont jamais suspectes, jamais on ne défère la gamme à la police ou aux inquisiteurs, de quelque manière qu'on pose ou transpose les sept notes et les trois clefs. Il n'en est pas de même des vingt-quatre lettres de Talphabct; leur arrangement le plus innocent peut tout h coup devenir criminel. Ainsi, ces paroles si simples : « Ah! comme il j^ viendra! » peuvent paraître une impiété ou un trait de satire, selon l'application qu'on en fait à un article de foi ou aux vains projets d'un ambitieux. C'est ce qui faisait dire à J. J. Rousseau que ce serait tant pis pour les Français, s'ils avaient jamais une musique.
Celle des Espagnols était ravissante; Beaumarchais en rapporta en France plusieurs airs très-piquants qu'il orna de paroles originales, et il les chantait avec ce goût qui n'appartenait qu'à lui. Il avait passé plus d'une année en Espagne, il y avait fait connaissance avec les ambassadeurs de plusieurs nations. La cour de France avait éprouvé pendant son absence les vicissitudes humaines; à son retour, il la trouva plongée dans la tristesse , madame de Pompadour était morte (i) ; le Dauphin était attaqué d'une maladie mortelle; Mesdames n'avaient plus de concert.
(i) A Versailles, le i5 avril 17Ô4.