ÉTAT DU THÉÂTRE FRANÇAIS. 4I
la Société Royale de Londres; il semblait n'être occupé que de sa fortune, de sa famille et de ses plaisirs; mais son génie le tourmentait en secret.
Frappé des nouvelles beautés que la scène française étalait chaque jour, entraîné par son talent, il descendit dans Tarène et vint se mêler aux combattants qui disputaient la palme dans les jeux scéniques.
L'art du théâtre, le plus admirable de tous par la réunion et la diversité des talents qu'il exige, était alors élevé en France à un degré de gloire qu'il n'avait obtenu dans aucun siècle et dans aucune autre nation.
Jamais, on n'avait vu un tel rassemblement d'excellents acteurs. Lekain, mademoiselle Dumesnil, mademoiselle Clairon, Grandval, Brizard. Préville, Mole (i) n'étaient pas seiilement applaudis comme de grands acteurs; ils étaient estimés comme les plus beaux modèles dans l'art dépeindre par l'expression, les gestes et la parole. Le théâtre n'était plus un vain amusement; c'était un cours d'instruction publique. Là, se voyaient les mœurs de toutes les nations et les principaux événements de l'histoire ; là , le peintre, le poète, le philosophe venaient étudier les caractères, les passions, les combats du cœur; là, tous les intérêts de l'humanité étaient déve-
(i) « Feulie, Bellecour. » (Mss. L.)
loppés avec cette vérité qui frappe et qui fait réfléchir tout esprit né penseur; là, Corneille avait peint la naissance de Rome dans les Horaces; les guerres civiles des Romains dans la Mort de Pompée et dans Sertorius; rétablissement de l'Empire dans Cinna; sa décadence dans Héraclius; le fanatisme des premiers chtitiens dans Po/^^MC^e; les Espagnols triomphants des Maures dans le Cid.
Là, Racine avait peint la dispute du sacerdoce et de la royauté chez les Juifs dans Athalie; la Grèce réunissant tous ses Rois pour la destruction de Troie dans Iphigénie; les suites funestes de cette conquête dans Andromaque; PAsie se défendant contre Tambition des Romains dan§ Mithridate ; la tyrannie naissante chez ce peuple dans Britannicus , et les secrets du sérail dans Baja:{et,
Voltaire, plus moral, plus hardi dans ses conceptions, avait peint dans Œdipe, dans Or este, dans Mérope, le système de la fatalité et les mœurs qui en résultaient chez les Grecs; les crimes et les prodiges de Babylone dans Sémiramis; le passage de la monarchie à l'état républicain dans Brutus; les efforts des Romains pour conserver leur liberté dans Rome sauvée et dans la Mort de César; la naissance de l'islamisme dans Mahomet; les mœurs de la chevalerie dans Tancrède; les croisades dans Zaïre; la découverte du nouveau monde dans Al^ire; la con-
l'histoire au théâtre. 43
quête de l'Asie et celle de la Chine par les Tartares dans VOrphelin de la Chine; les divisions de la famille royale de France dans Adélaïde Du Guesclin,
Aucun peuple ne rassemblait une telle masse de richesses littéraires sur son théâtre. Quelques amateurs désiraient qu'au lieu de jouer ces pièces au hasard, on pût les représenter dans un ordre chronologique qui leur eût donné une sorte d'ensemble, et beaucoup plus d'importance, sans qu'elles eussent été moins touchantes. Ils pensaient même que cette espèce d*ordre méthodique les ferait suivre plus assidûment par beaucoup de jeunes littérateurs et même par des gens du monde qui entraîneraient le public.
Lekain et mademoiselle Clairon, auxquels on doit la vérité des costumes, étaient capables d'embrasser cette idée comme ils avaient celle de faire jouer à peu près de suite toutes les pièces du répertoire; mais mademoiselle Clairon fut trop tôt écartée du théâtre (i).
(i) Elle quitta la Comédie-Française en 1765, après avoir subi TafFront d'un court emprisonnement au ForrÉvêque, parce qu'elle avait refusé de jouer avec un acteur nommé Dubois, accusé d'escroquerie. Quand elle reparut en 1770, lors d'une représentation de gala donnée à l'occasion du mariage du Dauphin (Louis XVI) et de Marie-Antoinette, elle ne reçut pas du public l'accueil auquel elle avait été accoutumée. Elle s'exila pendant dix-sept ans à la cour du margrave d'Anspach , et ne revint à Paris que pour y mourir profondément oubliée (i8o3).
On pourrait faire aussi le tableau des passions, en représentant sans interruption les comédies qui les peignent, telles que le Menteur, V Avare, le Joueur, le Tartufe, le Glorieux. Par là, on répondrait à bien des critiques ; le théâtre, considéré sous ce point de vue, offrirait beaucoup plus d'instruction et une plus grande moralité.
Il ne faut point s'étonner qu'avec une telle masse de richesses littéraires, et avec des acteurs de génie qui instruisaient tantôt les peintres et tantôt les orateurs, le Théâtre- Français fût devenu l'objet d'une générale émulation, et qu'il semblât ajouter à la gloire nationale.
Parmi ceux qui s'intéressaient le plus à ses progrès, on comptait le plus savant des auteurs de V Encyclopédie, M. Diderot, le seul homme peut-être qui ait connu tous les arts, depuis les plus intellectuels jusqu'aux derniers arts mécaniques. Il crut qu'on pouvait essayer un nouveau genre de pièces dramatiques. On avait joué les passions et les ridicules; il proposa de peindre sur la scène les différents devoirs de l'état social : le père de famille, le magistrat, le négociant, afin de montrer les difficultés de bien remplir ces états et les vertus qu'ils exigent. C'était certainement un nouveau point de vue qu'il offrait au public, et il publia le Père de famille sans songer à le faire jouer.
U Encyclopédie avait alors contre elle les Je-