DIDEROT ET LE DRAME
suites, les Jansénistes, le Parlement, et pour elle la cour, le public, les sages et tous les peuples du Nord. Il y eut donc une forte cabale contre Diderot, contre sa pièce et contre VEssai sur la poésie dramatique, qu^il avait mis à la tête de son Fils naturel, autre pièce très-pathétique.
Les envieux, les esprits faux, les esclaves de rhabitude, les ennemis des lumières s'élevèrent contre ce genre, l'appelèrent tragique bourgeois, comique larmoyant , production monstrueuse, dégradation des deux genres, et n'épargnèrent pas les injures à Tauieur. Ils oubliaient ce qu'a dit le poëte :
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux (i).
Les vaines déclamations servent toujours plus qu'elles ne nuisent. Mole , touché du pathétique de la pièce de Diderot, fut tenté de jouer le rôle de Saint-Albin; il engagea ses camarades adonner le Père de famille (2). Cette pièce eut un grand succès : la question parut décidée pour le public, mais les rumeurs et les injures ne cessèrent pas.
En voyant représenter cette pièce, Beaumarchais sentit son cœur remuer plus fortement;
(i) Ce vers célèbre est, en réalité, une ligne de prose de la préface de V Enfant prodigue de Voltaire.
[■i] Imprimé en lySS, le Père de famille fut représenté â la Comédie- Française le 18 février 1761, et repris en 1769.
il connut que son génie l'appelait au théâtre, et, cédant à l'impulsion qu'il éprouvait, il composa, presque malgré lui, sa touchante Eugénie (i). C'était le tableau d'une fille vertueuse lâchement abusée par les séductions d'un grand seigneur. Nulle pièce n'offraii une moralité plus sévère, une instruction plus directe soit aux pères, soit aux femmes vaines , trop faciles à se laisser éblouir par des titres et de grands noms.
Le droit, — que dis-je, le droit ? — le devoir de tout auteur dramatique est d'attaquer les vices de son siècle; c'est un devoir que les premiers comiques de la Grèce ont rempli avec un courage qu'on ne trouve que dans les républiques. Ils en abusèrent; l'autorité s'y opposa : on leur interdit de nommer et d'attaquer ceux qui, placés pour donner l'exemple des vertus, donnaient celui du vice. Les comiques n'osèrent plus combattre que les ridicules, et ne peignirent plus que des particuliers.
Molière, après avoir bafoué les avares, les marquis, les femmes pédantes, revint aux vrais principes et attaqua l'hypocrisie. Mille cris s*é-
(i) Eugénie fut jouée pour la première fois le 29 janvier 1767 (et non le 25 juin), comme l'indiquent diverses éditions; elle eut dix représentations. Près d'un siècle plus tard (août i8(>3), la Comédie-Française en donna une reprise qui fut abandonnée après quatre tentatives, dont les recettes, relevées par MM. d'Heylli et de Marescot, attestent l'insuccès*
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levèrent; tous ceux qui se sentirent blessés de ses traits rinjurièrent et voulurent, selon le témoignage de Boileau :
Pour prix de ses bons mots, le condamner au feu.
Beaumarchais, que rien n'intimidait, osa, dés son premier ouvrage, attaquer un usage très-indécent, réservé autrefois aux plus grands seigneurs, car il n'était pas nouveau ; mais il s'était singulièrement propagé en France sous Louis XV : c'était celui d'avoir unt petite maison, lieu de plaisir où les uns entretenaient des courtisanes, où les autres conduisaient les femmes et les filles de leurs amis pour les séduire et les corrompre. Il mit la scène de son drame dans la petite maison d'un grand seigneur, et le peignit comme un homme très-coupable.
Certes, ce courage devait le faire applaudir par tous les amis des mœurs; le contraire arriva. Les amis se turent; les propriétaires des petites maisons crièrent à l'indécence ; leurs flatteurs crièrent encore plus haut à l'indécence; les femmes qui fréquentaient en secret ces maisons de Joie crièrent comme eux à l'indécence; les journalistes, les envieux, les auteurs siffles, imprimèrent que la pièce était détestable, mal conçue , scandaleuse , immorale. Parmi cette foule de prétendus critiques, aucun n'eut le bon sens ou la bonne volonté d'applaudir à l'énergique audace de l'auteur qui osait s'élever contre
un luxe vicieux, autorisé alors par le monarque, les plus grands seigneurs, et même par des magistrats.
Depuis la mort de Beaumarchais, La Harpe, demi-dévot, demi-profane, La Harpe, si grand littérateur, si juste appréciateur du mérite des anciens, des auteurs du siècle de Louis XIV, de Voltaire comme poète, et si partial envers ses contemporains, si faible dans ses ouvrages dramatiques, presque tous tombés, si inepte quand il combat la philosophie, dont il n'avait aucune idée, La Harpe se garde bien de saisir cette grande vue, de rendre justice à la manière singulièrement adroite et théâtrale dont l'auteur avait surmonté les difficultés du sujet, telles que Taveu fait par Eugénie à son père, telles que la manière dont le baron, voulant faire avouer à un valet que le mariage annoncé du lord Clarendon est une fausseté, apprend la nullité du mariage de sa propre fille. La Harpe traite tout cet assemblage de romanesque, comme si toute pièce de théâtre ne Tétait pas ; et, content ' de cette remarque puérile, il ne discute ni les beautés ni les défauts de cette pièce.
Dans ce grand déchaînement des critiques du jour, oubliés le lendemain, Beaumarchais n*eut pour lui que le public. Sa pièce resta au théâtre et y fut constamment applaudie.
Le genre en était si grave que le nom de comédie ne lui convenait pas plus qu'au Père de fa-