‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 20 sur 168 · MOT DE DIDEROT · texte numérisé non relu

MOT DE DIDEROT

mille, au Fils naturel, au Philosophe sans le savoir, et à quelques autres pièces jouées sous ce nom faute d'autres. Persuadé qu'il faut une dénomination particulière pour chaque genre, Beaumarchais donna à sa pièce le nom de drame, nom générique qui indiquait à la fois que, n'étant ni une tragédie ni une comédie, elle tenait le milieu entre les deux genres et pouvait se rapprocher de Pun et de Fautre.

Ce nouveau nom fut un nouveau sujet de cris et d'allégations stupides contre le genre et contre l'auteur, qui prétendait désigner ses productions et les distinguer de celles des autres par un nouveau nom. Ses bons amis de cour et de la ville, les rivaux qu'il avait eus auprès des femmes et les insectes de la basse littérature, les Frérons et leurs semblables, se déchaînèrent avec plus de fureur.

((Ah! mon cher Beaumarchais, dans quel guêpier avez- vous mis la tête ! » lui dit en riant Diderot, lorsqu'il lui présenta son drame. Mais ces deux philosophes n'étaient pas hommes à craindre un pareil bourdonnement, et à se détourner de leur route pour tuer des mouches. Diderot continua de travailler au vaste monument qu'il élevait, et Beaumarchais médita un nouveau drame.

Si le Théâtre-Français n'eût été considéré que comme un simple amusement, tant de clameurs ne se seraient peut-être pas élevées, car on n'en

5o HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

élevait pas contre ropéra-comique, genre bien plus défectueux, et qui devint bien plus nuisible à Tart dramatique; mais on regardait la comédie et la tragédie comme les premiers des beaux-arts, et Ton craignait tout ce qui paraissait tendre à en diminuer la perfection où Ton aspirait alors.

Beaumarchais vivait dans ce temps-là, comme je Tai déjà dit, dans sa propre maison, avec son père, une de ses sœurs et une de ses parentes; satisfait d'assurer leur bonheur, il ne songeait point à se remarier.

Madame Buf... (i), célèbre par sa beauté, et dont j'ai entendu vanter la sagesse par des hommes qu'on ne soupçonna jamais de mentir, quand ils convenaient qu'une femme ne s'était pas rendue à leurs soins, à leur passion, à leurs

(i) Sans doute madame Buffault, femme d'un marchand de soieries qui fut un moment l'un des codirecteurs de l'Opéra, mis en régie (1776). Lorsqu'elle mourut de la petite vérole, au mois d'octobre 1777, les Mémoires secrets lui firent l'oraison funèbre suivante : « C'était une des plus belles créatures de la capitale, et elle faisait bruit par cette raison. Son plus grand chagrin était d'être fille d'une cuisinière et femme d'un marchand. Elle avait fait s'évertuer celui-ci, qui, parla protection de madame Du Barry,étaitdevenuécuyer, receveur général des domaines, dons,octroiset fortifications de la ville de Paris, et conseillerdu Roi en ladite ville. Elle délicatait son corps avec une recherche singulière. Pour se décrasser, elle s'était formée une espèce de société d'artistes, de gens à talents et de lettres, et tâchait, par ses airs de petite-maîtresse, de faire oublier son extraction, w

PROJET d'union. 5i

artifices, à leur longue expérience dans Tart de séduire le cœur ou de surprendre les sens , madame Buf... vint trouver la sœur de Beaumarchais, et lui demander ce que faisait son frère, qu'elle n*avait pas vu depuis quelque temps.

— Je ne sais s'il est renfermé; je crois qu'il travaille à quelque nouveau drame.

— J'ai à lui parler.

On le fit appeler; il parut tel qu'un solitaire occupé de tout autre chose que des agréments de la société, les cheveux épars, la barbe longue, le visage allumé par la méditation.

— Eh ! mon ami, à quoi vous occupez-vous lorsqu'une très-aimable femme, veuve depuis peu, recherchée déjà par plusieurs aspirants, pourrait vous préférer ? Sa fortune est considérable, elle arrangerait la vôtre, et elle-même trouverait en vous ce qui vaut mieux que toute son opulence, un excellent mari. Je dois aller demain matin me promener avec elle dans cette allée écartée des Champs-Elysées qu'on appelle l'allée des Veuves. Montez à cheval, vous nous y rencontrerez comme par hasard, vous m'aborderez et vous verrez si vous vous convenez.

Le lendemain, monté sur un cheval superbe, qu'il maniait avec grâce, suivi d'un domestique à cheval, Beaumarchais parut dans cette longue et solitaire allée. Il fut aperçu longtemps avant de joindre le carrosse dans lequel se promenaient ces dames.

52 HISTOrRE DE BEAUMARCHAIS.

La beauté du destrier, la bonne mine du cavalier prévinrent en sa faveur. Quand on le vit de plus près, madame B... dit à sa compagne qu'elle le connaissait. Cette rencontre inopinée, fortuite, comme celle d'Emile et de Sophie (i), produisit une impression d'autant plus vive. Ces voiles, ces crêpes, ces vêtements de deuil faisaient ressortir plus avantageusement la blancheur du teint et la beauté de la jeune veuve. Beaumarchais monta bientôt dans la voiture de ces daines, et comme nul auteur ne dialoguait mieux au théâtre, nul homme ne répandait plus de sel et de grâce dans la conversation, si elle ne fut d'abord qu'un jeu d'esprit, elle devint intéressante par degrés, et finit par être attachante. On ne voulut plus se quitter de toute la journée. Beaumarchais proposa à ces dames de venir dîner chez lui. Madame B... y fit consentir la jeune veuve, après plusieurs refus.

Alors, il renvoya son domestique et son cheval, dont il n'avait plus besoin. C'était un signal convenu avec sa sœur afin qu'elle se préparât à recevoir les dames, dont Tune lui était entièrement inconnue.

Il est bien différent de voir un homme à la promenade, ou de le voir dans l'intérieur de sa maison. C'est là qu'il faut le suivre pour le bien juger. Ce fut aussi en entrant dans cette maison,

(i) Dans EmilCy livre V.

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