SECOND MARIAGE
sans faste, mais commode et décorée avec élégance, en y voyant Beaumarchais entouré d'anciens domestiques, entre son père et sa sœur, fille de beaucoup d'esprit et fière d'avoir un tel frère, que cette jeune veuve comprit qu'on pou^ vait s'honorer d'un tel mari.
La table dispose à la confiance, le cœur s'ouvre et s'épanche; ils n'en étaient point sortis, que, déjà sûrs l'un de l'autre, ils ne formaient plus que le vœu de ne se point séparer. Ils se marièrent au mois d'avril 1768 (i), et, ce même mois où sa fortune s'accrut par la jonction de celle de sa femme, et son bonheur par la possession d'une épouse dont il était passionnément aimé, il perdit la bienveillance de son Roi par une anecdote que je rapporterai telle que je la trouve racontée par lui-même dans un fragment de lettre (2).
u Je me souviens qu'en 1768, le jour nommé
(i) Jal a très-soigneusement établi la généalogie de Geneviève-Madeleine Wattebled, née rue des Moineaux, le II novembre lySi, morte rue de Condé, le 20 novembre 1770. Elle était fille de Philippe Wattebled, menuisier du Roi et dizainier de la ville de Paris, et veuve depuis le 21 décembre 1767, de Antoine-Angélique Lévesque, garde-magasin général des Menus Plaisirs, qu'elle avait épousé le 16 juillet 1754. De son union avec Beaumarchais (11 avril 1768) naquit, le 14 décembre suivant, Augustin, mort le 17 octobre 1772.
(2j M. Lintilhaca retrouvé le manuscrit de ce récit dans les archives de la famille; il est intitulé : Anecdote légère dont la suite a empoisonné plus de dix années de ma vie.
vendredi saint , un favori de Louis XV, c'est-àdire un vieux courtisan, le duc de La Vallîère (i), me menait à Versailles, oîi j'étais déjà regardé comme un raisonneur libre et fier, conséquemment vu d'assez mauvais œil.
<c Pendant que nous brûlions la route en grands seigneurs que nous étions, il me dit : a Je soupe ce soir dans les petits appartements avec le Roi, madame Du Barry et les élus qu'il nommera lui-même. Je voudrais trouver quelque chose qui pût jeter de Pintérét sur un de ces soupers qui, trop souvent, sont insipides. C'était presque m'interroger. En souriant, je répondis: « Si les maîtres sont sérieux, rapportez-leur ce mot charmant de notre cantatrice Arnould au comte de Lauraguais, qui lui disait un de ces soirs : — Te souviens-tu , Sophie , de nos premiers amours, quand je me glissais nuitamment chez ton père, marchand de vin (2), sous toutes sortes de déguisements. — Ah! le bon temps! s'écriat-elle, comme nous étions malheureux! — Ce trait délicieux d'une femme d'esprit peut en
(i) Louis-César de La Baume Le Blanc, duc de La Vallière, né en 1698, mort en 1780, bibliophile célèbre. M. de Loménie a publié une lettre de Beaumarchais au duc, datée de Madrid, le 24 décembre 1764.
(2) Le père de Sophie Arnould n'a jamais été cabaretier ; l'acte de baptême de sa fille ( 1 740) le désigne comme « officier d'office ». Plus tard, en 1760, il tenait l'hôtel de Lisieux, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois. (De Jèze, État de Paris.)