‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 23 sur 168 · PETITE CAUSE ET GRANDS EFFETS · texte numérisé non relu

PETITE CAUSE ET GRANDS EFFETS

la reversa sur son auteur, u Non, Sire ; c'est à Beaumarchais, qui m'a farci la tête de son calcul que j'ai d'abord nié. »

a Le Roi leva le siège sans parler. Quelqu'un alors dit assez aigrement : « C'est un homme bien dangereux que ce Beaumarchais-là, avec ses idées romanesques de finances et de liberté! N'est<e pas un économiste? — Non, c'est le fils d'un horloger, répondit mon vieux courtisan. — Je m'en suis douté, dit un autre, au rapprochement des minutes. » On trouva le mot excellent; chacun dit le sien contre moi, et tous crurent devoir devenir mes ennemis. De là sont nées les horreurs que l'on m'a fait subir au Parlement Maupeou, dont mon courage m'a sauvé. Tel fut le fruit que je tirai d'avoir fait réfléchir le Roi par un avis dont la tournure eut quelque succès à Paris (i). »

Il ne pouvait guère espérer d'en recueillir un autre fruit. Il eut tort sans doute, et je l'ai toujours cru; mais ce vieux duc, quoiqu'il fût un homme de beaucoup d'esprit, fort instruit et même aimé du Roi, fut encore plus inconsidéré en hasardant, au milieu d'une orgie, une vérité

(i) Dans le manuscrit indiqué plus haut, on lit en outre : « C'est de la chaleur de ces heures envenimées 9ue, quinze années après, j'ai pris la légère vengeance au théâtre de faire dire à Figaro définissant les courtisans: « Recevoir, prendre et demander, voilà le secret en ^rois mots. » On juge que ma plaisanterie ne m'a pas remis en crédit auprès des courtisans du dernier roi. »

plus propre à indisposer tous les convives qu^à germer dans Pesprit du Roi.

Ceux qui mêlaient à Potsdam l'utile à Tagréable avaient plus d'instruction et se soutenaient réciproquement dans cette lutte. D'ailleurs, les idées fortes jetées dans l'oreille de Frédéric y trouvaient un sol bien préparé pour leur fructification; elles le faisaient réfléchir et ne Taffligeaientpas. A Versailles, ces idées attristaient le cœur sans diriger l'esprit, semblables à Téclair qui brille inopinément dans la nuit, découvre un précipice et fait paraître, en s'éteignant, l'obscurité plus profonde et la route plus incertaine (i).

Les philosophes, qui cherchent comment les idées se propagent, se répandent et se modifient, les curieux, qui aiment les anecdotes, apprendront peut-être avec quelque surprise que ce rapport des minutes avec les dettes de l'État, que Beaumarchais croyait lui appartenir, que le Roi, le duc de La Vallière et toute la cour lui attribuèrent sans difficulté et lui reprochèrent avec tant d'aigreur, était un bruit sourd qui circulait inconnu depuis six ans et qui appartenait primitivement à M. de Voltaire.

Cet homme, dont le génie pénétrait tout, avait

(i) Les quatre paragraphes suivants, jusqu'à : « Le Parlement, trjs mal avec le Roi... » sont remplacés dans le Mss. L. par cette phrase ; « Les circonstances aggravaient encore cette espèce de faute. »

LES MILLIONS ET LES MINUTES. Sq

écrit en 1762 à M. de Chauvelin, alors ambassadeur à Turin, et à M. le comte d'Argental, ces propres mots : « Je supputais hier avec des Anglais qu'ils doivent plus de livres tournois qu'il n'y a de minutes depuis la création du monde, et je crois que, nous autres Français, nous ne nous éloignons pas trop de ce compte (t). »

Ces lettres, renfermées dans le portefeuille de l'ambassadeur et dans celui du comte, n'étaient connues de personne. Sans doute quelque bruit d'un si étrange calcul se répandit et ne parut digne ni d'être relevé ni d'être combattu. Soit donc que Beaumarchais en eût eu quelque notion, soit qu'il n'en ait jamais entendu parler, il parut une idée neuve quand il le refit à sa manière et le borna modestement à la mort du Christ. Voltaire avait été plus hardi et plus exact dans le sien ; personne ne lui en avait su mauvais gré et ne l'avait fait connaître à des rois.

Mais quand Beaumarchais l'eut communiqué à un duc qui se hâta d'en faire part au Roi, les courtisans se fâchèrent, le calcul fit grand bruit et tout le monde en parla. Le duc eut d'autant plus de tort que les circonstances n'étaient pas

(i) Cé passage se retrouve, en effet, à la fin d'une lettre au marquis de Chauvelin, datée du' i" novembre 1762; la même pensée est exprimée en termes presque identiques au début d'une lettre à d'Argental, que les divers éditeurs ont classée en novembre de la même année. (Voir rédition Garnier frères, tome XLII, p. 277 et 281.)

favorables pour en parler, et qu'il ne devait pas ignorer cette grande maxime des courtisans , de choisir le moment propre à se faire écouter.

Le Parlement, très-mal avec le Roi, lui répétait souvent dans toutes ses remontrances qu'il avait mis à lui seul plus d'impositions que tous ses prédécesseurs. C'était une exagération; on avait déjà fait le même reproche, dans les mêmes termes, à Henri III en iSSy; mais on ne disait pas que l'industrie et la valeur de toutes les propriétés avaient augmenté au centuple; que le numéraire s'était multiplié; que les rois, ayant réuni toutes les possessions des anciens seigneurs et des anciens pairs, et chassé les Anglais des côtes de l'Océan, étaient obligés de faire toutes les dépenses réservées autrefois aux anciens sei-gneurs ; qu'ils avaient à entretenir constamment sous les drapeaux, non quelques troupes, mais des armées immenses; qu'ils avaient à construire des flottes, à former une marine, à garder des colonies, à payer des ambassadeurs dans toutes les cours, dépenses inconnues aux anciens rois, les unes jusqu'au règne de Charles VII, les autres jusqu'à Louis XIII, et quelques-unes jusqu'à Louis XIV; et que ces dépenses augmentaient d'année en année.

Celle-ci (1768) est mémorable par des événements dont personne ne prévoyait les suites, événements qui semblaient devoir être toujours étrangers à Beaumarchais, et qui, huit ou dix

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