LES DEUX AMIS
prétendit que la pièce était mal intriguée, sans vraisemblance, attendu le nombre de gens probes qu'elle montrait ensemble; qu'il n'y avait pas de motif suffisant pour garder le secret qui en fait le nœud^ quoique Mélac ne pût le laisser soupçonner dans cette journée sans perdre son ami, et qu'il fût dans le cas de dire au fermier générai ce que Zaïre dit au Sultan :
Demain, tous mes secrets vous seront révélés.
Les critiques décidèrent que Beaumarchais était un esprit sombre, humoriste, noir, incapable de rien produire de gai. Il lui eût été facile de les confondre, et peut-être les eût-il détrompés sur-le-champ si plusieurs événements qui se succédèrent ne l'eussent détourné pour longtemps du théâtre.
Mari et père, ses devoirs l'obligèrent à veiller de plus près aux intérêts de sa fortune. Sa femme avait du bien, mais il consistait presque entièrement en viager. Les affaires qu'il avait faites pendant tant d'années avec M^ Duverney avaient besoin d'être terminées par un compte général qui présentât la situation de chacun, compte d'autant plus nécessaire que M. Duverney, âgé de quatre-vingts ans, avait nommé pour son légataire universel un de ses neveux qui détestait cordialement Beaumarchais. Cette haine du légataire n'était pas sans motifs. Premièrement, il soupçonnait Beaumarchais d'avoir voulu en-
gager M. Duverney à suivre l'ordre des lois et de la nature en laissant son immense héritage se partager entre ses neveux. Secondement, il le savait coupable d'avoir réconcilié avec ce vénérable vieillard un autre de ses neveux, M. de M*** (i), homme respectable et instruit, longtemps directeur des études à l'École militaire (2).
M. Duverney, très-convaincu de la nécessité dérégler ce compte définitivement, le fit rédiger, l'examina, le signa et allait le solder, quand M. de Beaumarchais tomba malade assez gravement ; et lorsqu'il languissait dans son lit, M. Duverney mourut à la fin de juillet 1770. Le légataire refusa de reconnaître le compte signé par son
(i) Alexandre- Joseph Falcoz, comte de LaBlache^né à Anjou (Isère), le 11 avril lySg, maréchal de camp en 1770, député de la noblesse du Dauphiné en 1789, mort en 1802. Il avait épousé Michelle de Roissy, petite-nièce de Pâris-Duverney.
(2) Jean-Baptiste Paris de Meyzieu, mort à Paris le 6 septembre 1778. 11 a écrit une Lettre d'un ancien colonel français à M*** sur V École militaire (i753, in-8*»),et pour VEncyclopédie un article sur le même établissement, qui a été tiré à part (1756, in-8», 32 p.). L'abbé de La Porte lui attribue la paternité, avec Ducoin, son secrétaire, du fameux Tremblement de terre de Lisbonne y tragédie burlesque, publiée sous le nom de M. André, perruquier, et qui est, selon toute vraisemblance, de l'avocat J. H: Marchand. Paris de Meyzieu était un bibliophile distingué, comme l'atteste le catalogue de sa bibliothèque, vendue le i5 mars 1779 et jours suivants, par Moutard.