‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 27 sur 168 · SOINS INUTILES · texte numérisé non relu

SOINS INUTILES

vait plus se dissimuler à elle-même qu^elle avait perdu ses charmes et tous les agréments qui la rendaient préférable, qu'on n'aimait plus en elle que le souvenir de ce qu'elle avait été, et que les sentiments d'une âme pure, mais déjà prête à s'échapper d'un corps détruit et conservant à peine un souffle de vie.

Le père, les soeurs, tous les parents de Beaumarchais, alarmés de son attachement, tremblaient qu'il ne contractât la maladie de sa femme et qu'il ne la suivît au tombeau. Ne pouvant l'écarter du lit de cette infortunée, ils ;

en parlèrent aux docteurs Tronchin et Lorry ( i ), dont les talents prolongeaient les jours de la malade, au sieur Péan, qui l'avait accouchée.

« Eh! comment voulez- vous que je m'en éloigne, leur dit-il, lorsque nous faisons tout pour écarter de son esprit l'idée de sa fin? Iraije démentir par ma conduite l'espoir que je

(i) Anne-Charles Lorry, né à Crosne le 10 octobre 1726, mort à Bourbonne-les-Bains le 18 septembre 1783. '>-QS Afémoires secrets (7 mars 1778) le qualifient de « petit-maître » et rappellent, au moment de sa mort, que Poinsinet en avait fait un des personnages de sa comédie du Cercle. Le charmant petit portrait gravé par A. de Saint-Aubin, d'après Cochin, et placé en tète de son traité posthume : De prœcipuis morborum mutât ionibus (1784, in-8»), justifierait assez ce soupçon de frivolité, si l'éloge que Vicq-d'Azyr fit de son collègue n'attestait pas ses qualités professionnelles et ses goûts de lettré. Voy. éloges lus dans les séances de la Société royale de médecme (1778-1788, 4 vol. in-4»), tome 111.

cherche à lui donner par mes discours? Si je ne passe plus les nuits auprès d'elle, quelque chose que je lui dise, je lui porterai un coup mortel. Son imagination lui persuadera que je Tabandonne pour une autre ou que sa dernière heure est venue. — Eh bien! lui répartit Tronchin , c'est à moi à vous tirer de cette situation cruelle. »

Il entra chez la malade, lui dit qu'il se proposait de la visiter à différentes heures afin de connaître par lui-même comment elle était affectée dans le cours de la journée. Le lendemain, il arriva si matin que son mari n'était pas levé. Feignant une grande surprise et une plus grande colère, il lui reprocha violemment le peu degards qu'il avait pour une malheureuse femme qui, malade et souffrante^ n'osait ni tousser ni se plaindre/ et se mettait au supplice dans la crainte de le réveiller. En vain, la tendresse alarmée de madame de Beaumarchais voulut apaiser la colère du médecin et justifier son mari : c'était par excès d'attention, disait-elle, pour la soigner lui-même, pour que rien ne lui manquât. Mais Tronchin ne voulut entendre aucune justification et commanda impérativement au mari de sortir de ce lit et de n'y rentrer que quand sa femme serait guérie.

Il obéit; mais, de peur que sa femme ne soupçonnât qu'un tel ordre ne fût un prétexte, il se fit dresser un petit lit dans la même chambre,

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