‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 28 sur 168 · SECOND VEUVAGE · texte numérisé non relu

SECOND VEUVAGE

et quelque danger qu'il put courir en respirant des miasmes malsains, il le préféra au chagrin de faire répandre des larmes à son épouse.

Au milieu de tous les soins qui peuvent adoucir les derniers moments d'une existence défaillante, madame de Beaumarchais expira. Elle emporta dans la tombe sesrentes viagères, beaucoup moins regrettables que sa personne; son mari se retrouva encore une fois dénué de fortune. Il avait exposé sa vie pour prolonger celle de son épouse et pour lui épargner des chagrins, mais sa délicatesse, ses soins, ensevelis dans l'intérieur de sa maison , demeurèrent inconnus. Ses ennemis apprirent seulement qu'il était veuf une seconde fois.

Cette perte douloureuse, que la nature a rendu trop commune, offrait à la calomnie un beau préliminaire dans le débat d'un procès : elle s*en empara; elle essaya d'ériger le malheur en crime afin de préoccuper l'esprit des juges; manœuvre infâme et trop souvent employée au barreau.

Ce fut ce même hiver { 1770) que je rencontrai madame de Miron, sœur de Beaumarchais, chez une femme de ma connaissance. On l'avait invitée à une lecture; elle ne montra d'abord aucun empressement; mais, à mesure que je lisais, son visage s'animait, et elle fut à la fin aussi prodigue déloges qu'elle avait paru d'abord peu disposée à ni'écouter. Elle me parla de son frère, me trouva

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sans préjugés sur ses drames^ dont je sentais le mérite, mais non sans préventions au sujet de sa personne, dont j'^avais entendu parler assez diversement. Satisfaite de mes discours , elle résolut de me conquérir pour son frère, m'invita à dîner chez eîle. L'abbé Delille y devait lire des vers encore inconnus au public.

Livré à Tétude et à la retraite, assez réservé sur mes liaisons, me souciant peu d'^en faire de nouvelles, je refusai d^abord; elle mit tant de grâce dans tout ce qu^elle me dit qu'il y aurait eu plus que de Timpolitesse à persister dans mes refus.

Je fus chez elle, j'y trouvai l'abbé Delille, j'^applaudis à ses vers comme tout Paris a fait depuis. Je n'y trouvai point le frère de la maîtresse de la maison, mais j'en entendis parler beaucoup. J'y retournai, j'y fus invité à lire quelques chants d'un poëme manuscrit (i), où je m'élevais en riant contre ce qui était blâmable, mauvaises mœurs, mauvaises lois, fausses opinions, superstition, calomnie, et tous ces instruments dont les pervers se sont armés pour empêcher les progrès de la raison. Je ne vis point Beaumarchais parmi les convives ; j'y retrouvai une femme que j'avais beaucoup aimée, lors-

(i) C'est le poëme de la Napliade ou de la Conquête de Naples pai^ Charles Vlll^ que Gudin publia seulement en 1 80 1. Voir l'Introduction.

Cl me pria de lui réciter quelques vers de ce poëmequi lui avait fait désirer de me lier avec son frère.

Il montra la même indifférence que la sœur à cette proposition et se passionna plus vivement qu'elle en m'écoutant. II voulut m'emmener surle-ïhamp souper avec lui chez madame la comtesse de Mir....(i). Je le refusai absolument et je

(i) M. Lintilbac suppose qu'il s'agit de la comtesse de Miraumont, que Beaumarchais devait retrouver à Yvetot £1 i79ï, Gudin ne parle point de cette iiamc dans le rtcil qu'il a fait de ce voyage. (Voir quatritme partie.)

ne me rendis à aucune de ses sollicitations, quoiqu'elles fussent vives. Je ne voulais point que ma première démarche me donnât dans son esprit l'air d'un homme léger et dont on pouvait disposer à son gré.

Le lendemain matin, il vint me voir, m'apporta une invitation de madame de Mir..., et, le soir, il revint me chercher. Deux jours après, il m'invita chez lui, me présenta à son père, à celle de ses sœurs qui demeurait avec lui, et que je ne connaissais pas encore. L'empressement qu'il mit à leur faire entendre des vers qu'il avait goûtés me montra qu'il s'occupait de leurs plaisirs, et me parut de sa part une attention qui acheva de me prévenir en sa faveur.

Je le vis aussi simple dans ses mœurs domestiques qu'il était brillant dans un cercle. Je fus bientôt certain qu'il était bon fils, bon frère, bon maître et bon père, car il avait encore un fils, jeune enfant dont il nous rapportait souvent des mots enfantins qui me charmaient d'autant plus qu'ils décelaient la tendresse paternelle, et me découvraient combien le sentiment était en lui plus puissant que l'esprit.

Nous apprîmes bientôt à nous estimer par un fonds semblable de, principes sévères, cachés sous un extérieur de légèreté et de gaieté qui les voilait aux regards inobservateurs des gens du monde ; par un amour vif et constant du bien, du beau, de l'honnête; par un égal mépris des

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