‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 29 sur 168 · SES QUALITÉS · texte numérisé non relu

SES QUALITÉS

préjugés et de toutes les opinions mal fondées.

Nous devînmes amis intimes par ces rapports et par des différences de caractère, propres à s'amalgamer ensemble; car il est nécessaire, non que deux amis se ressemblent en tout, mais que Pun trouve dans les qualités de Tautre le supplément de celles qu'il n'a pas.

Le goût des lettres, du théâtre, des beauxarts, la même indulgence pour la faiblesse du cœur, resserrèrent nos liens. Nous passions souvent nos soirées ensemble, tantôt dans des cercles nombreux, quelquefois dans des sociétés plus intimes. La poésie, la musique, les découvertes qui se faisaient alors dans les sciences étaient l'objet de nos conversations; je le voyais mêler aux bons mots, aux bons contes, aux meilleures plaisanteries, tous les agréments d'un esprit libre, abondant, varié, les effusions d'un cœur sensible, actif, généreux. Jamais il ne critiquait aucun ouvrage. Il faisait remarquer, au contraire, les beautés qu'on n'apercevait pas, vantait et produisait les talents, repoussait la médisance, défendait tous ceux dont il entendait déprécier le mérite. « Je suis, disait-il à ceux qui s'étonnaient, je suis l'avocat des absents (i). »

Je remarquais que jamais il ne disait aucun mal de ses ennemis, même de ceux qu'il con-

(i) « Et ce titre acquis par tant de preuves lui est resté. » (Mss. L.)

naissait les plus acharnés à lui nuire. Un jour que j'avais appris les détails les plus désavantageux sur la conduite de l'homme contre le" quel il était en procès, je témoignais l'étonnement où j'étais qu'il ne m'en eût jamais parlé, et que je tinsse tous ces détails, non de lui, mais des parents de cet homme.

(( Eh! mon ami, me répondit-il, perdraîs-je le temps que je passe avec vous à rappeler des choses qui affligeraient votre esprit et le mien ? Je cherche à oublier les sottises d'autrui, à ne m'occuper que de ce qui est bon et, utile; nous avons tant d'autres choses à nous dire, que celles-là ne trouveront jamais de place dans nos conversations. »

En effet, il ne se passait guère de jours sans que nous ne prissions en pitié la stérilité d'esprit et la sécheresse du cœur de tant de gens qui n'auraient rien à dire s'ils ne médisaient, et de tant de pauvres diables qui ne sauraient sur quoi écrire si des hommes instruits n'avaient composé des ouvrages sur lesquels ils dissertent, qu'ils jugent, mal et qu'ils essayent de déprécier faute d'en pouvoir saisir l'ensemble, d'en savoir faire l'analyse, et d'en rendre compte avec exactitude, comme faisaient autrefois Bayle et Leclerc(i).

Ce fut à peu près à cette époque, où nous

(i) Jean Leclerc, célèbre critique, né à Genève en lôSy, mort à Amsterdam en lyBô, a laissé sous le titre de Bibliothèques des revues fort estimées.

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