LE BARBIER DE SE VILLE
hier de Séville aurait plus de succès au théâtre de Molière qu'à celui d'Arlequin.
Marmontel et Sédaine, qui connaissaient à fond les membres du Sénat Chansonnier, nous révélèrent les intérêts secrets, cause de la disgrâce de ce Barbier; car, dans ce corps lyrique et comique, aussi bien que dans les diplomatiques^ les motifs cachés avaient plus d^influence que les ostensibles. Ils nous dirent donc que le principal acteur de ce théâtre, avant de se montrer sur la scène, avait représenté, le rasoir à la main, dans les boutiques de perruquiers, et que, semblable à tant d'hommes montés sur des échasses, il ne voulait rien faire qui pût rappeler sa première origine (i). On rit, on moralisa, et il fut décidé que Beaumarchais porterait son ouvrage
au Théâtre-Français.
Il fut reçu avec applaudissement ; mais, entre le moment de la réception d'une pièce et celui de sa représentation , il se passait quelquefois plus de temps qu'entre le jour où une cause gagnée dans un tribunal était jugée une seconde fois par appel dans un autre.
Beaumarchais eut donc alors deux sortes de
(i) Allusion à J. B. Guinard, dit Clairval (1735-1795). Pils d'un perruquier, il avait commencé par exercer le "métier de son pcre, ce qui lui avait valu ce distique épigrammalique de Guichard :
Cet acteur minaudier et ce chanteur sans voix Ëcorche les auteurs qu'il rasait autrefois.
procès fort différents : Pun au parlement Maupeou, Pautre au tribunal du parterre; nous espérions bien qu^il les gagnerait tous les deux. Déjà les comédiens se préparaient à plaider celui dont ils étaient chargés, lorsqu'il lui en survint un troisième bien autrement dangereux (i).
Amour, tu perdis Troie, Et c'est de toi que vint Cette querelle envenimée.
Un des plus grands torts que j'aie connus à Beaumarchais, c'était de paraître tellement aimable aux femmes qu'il était toujours préféré; ce qui lui faisait autant d'ennemis qu'elles avaient d'aspirants à leur plaire.
La fatalité, qui devait disposer du sort de Beaumarchais et l'arracher aux beaux-arts, la fatalité, qui semble quelquefois la maîtresse du monde, fut cause que moi, qui ne sortais jamais le matin de mon cabinet, si ce n'était pour aller feuilleter à la Bibliothèque du Roi de vieux livres imprimés ou des manuscrits plus anciens, j'en sortis par l'ordre de ma mère, le 1 1 mars 1 773, pour une affaire dont elle me chargea. Ma commission finie, me trouvant près du logis de mademoiselle M***, que je n'avais pas vue depuis longtemps, j'y montai.
Le duc de Chaulnes (2) prétendait que ma-
(i) Tout ce qui suit, juqu'à : « La fatalité qui semble quelquefois... » manque dans le Mss. L. (2) Marie-Louis-Joseph d'Albert d'Ailly, vidame d'A-
AFFAIRE DU DUC DE CHAULNES. 8l
demoiselle M*** était sa maîtresse, parce qu'il lui avait fait autrefois un enfant; mais depuis longtemps le délabrement de la santé, des affaires, et la conduite de ce duc les avaient séparés de corps sans avoir fait cesser des rapports qu'entretenait l'existence de l'enfant. Il venait souvent tourmenter la mère et la fille, car il ne pouvait se passer de tourmenter.
Son caractère était un assemblage rare de qualités contradictoires : de Tesprit et point de jugement, de l'orgueil et un défaut de discernement tel qu'il lui ôtait le sentiment de sa dignité et celui de ses rapports avec ses supérieurs, ses égaux et ses inférieurs; une mémoire vaste et désordonnée; un grand désir de s'instruire et un plus grand goût pour la dissipation ; une force de corps prodigieuse; une violence de caractère qui troublait sa raison, toujours assez confuse; de fréquents accès de colère dans lesquels il ressemblait à un sauvage ivre, pour ne pas dire à une bête féroce. Toujours livré à l'impression du moment, sans égard pour les suites, il s'était attiré plus d'une mauvaise affaire.
miens, duc de Pecquigny, puis de Chaulnes, né le 24 novembre 1741, mort en 1793, fils de Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly et de Anne-Josèphe Bonnier de la Mos son. Le père et le fils s'étaient également fait connaître par leur goût pour les sciences physiques et naturelles. Le premier avait, en outre, une bibliothèque importante qui fut dispersée aux enchères le 19 mars 1770 et jours suivants.
Obligé de sortir du royaume, il avait employé le . temps de son exil à faire un voyage scientifique. Il avait visité les Pyramides, fréquenté les Bé- .. douins du désert, rapporté plusieurs objets d^his- n toire naturelle et un malheureux singe qu'il assommait de coups tous les jours (i).
Dès qu'il se douta de la préférence que mademoiselle M*** accordait à un autre, il brutalisa cette jeune femme et ne témoigna que du refroidissement pour son heureux rival; ils cessèrent de se voir.
Deux mois après, Beaumarchais apprend que le duc cherche à emprunter cent mille francs, dont il a un pressant besoin, et qu'il ne peut trouver. Beaumarchais croit devoir lui prêter cette somme, au hasard de la perdre, et il la lui fait tenir par une main tierce, de peur qu'il n'eût l'orgueil de la refuser. Il n'eut que celui de la prendre (2) et de n'en témoigner aucune reconnaissance.
J'ignorais qu'il lui eût rendu ce service, lorsque le hasard me fit monter chez mademoiselle M***. A peine y étais-je, que le duc de Chaulnes survient.
(i) Le Mss. L. renferme le passage suivant, qui manque dans celui de la Bibliothèque nationale :
« Je ne sais à quelle occasion il se prit de goût pour Beaumarchais et lui fit connaître mademoiselle M***; mais bientôt il prétendit qu'elle trouvait mon ami plus aimable que lui. 11 s'en offensa, brutalisa cette jeune femme... »
(2) Une note de M. de Loménieen marge du Mss. L. porte: « erreur; il ne la prit pas ».
SUITES DE l'affaire. 83
La fureur le saisit à mon aspect; il s'écrie tout haut devant moi et devant plusieurs autres personnages qu'il veut tuer Beaumarchais, et il sort.
a Ne craignez rien, dis-je à mademoiselle M***, prête à s'évanouir d*efFroi ; je vais prévenir mon ami. D Je pars en prononçant ces paroles et je cours chez lui. Je rencontre sa voiture dans la rue Dauphine; je me précipite au-devant des chevaux, je Tarrête, je monte à la botte (i) de son carrosse, et lui dis : « Le duc de Chaulnes vous cherche et-veut vous tuer. » Il se mit à rire, et me repart : « Il ne tuera que ses puces. » Je veux l'emmener chez moi. « Je ne puis, me dit-il, l'heure m'appelle au tribunal de la Varenne du Louvre, que je vais présider. J'irai chez vous aussitôt que Taudience sera finie. »
Sa voiture part, et je reprends la route de mon domicile. Je demeurais sur la place Dauphine. Au moment oîi je montais les marches du Pont- Neuf, je me sens tirer violemment par la basque de mon habit, et je tombe renversé en arrière. Je me vois dans les bras du duc de Chaulnes, qui, usant de sa force presque gigantesque, m'enlève comme un oiseau, me jette dans un tiacre, lui ordonne de poursuivre sa route et me demande où est Beaumarchais. « Si je le savais, je ne vous le dirais pas dans la fureur où vous êtes. — Je vous y contraindrai bien. Si vous me
(i) Espèce de marchepied {Dictionnaire de Trévoux).