‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 34 sur 168 · SUITES DE L AFFAIRE · texte numérisé non relu

SUITES DE L AFFAIRE

Varenne du Louvre, entre Tair égaré, dit tout haut au président qu^il a quelque chose de pressé à lui communiquer, qu'il sorte à Tinstant avec lui. Heureusement, Beaumarchais était prévenu; il oppose à la pétulance d'un homme emporté le flegme et les devoirs du magistrat, lui fait donner un siège et continue à s^occuper de ses fonctions; mais Pagitation, les gestes, les propos désordonnés du duc troublent Paudience ; Beaumarchais la suspend et passe avec lui dans un cabinet voisin.

Le duc lui dit en jurant qu'il veut le tuer, qu'il a soif de son sang. « Quoi? ce n^est que cela, lui répond froidement Beaumarchais, permettez que les affaires publiques passent avant les vôtres. » Et il veut rentrer dans la salle d'audience.

Le duc le retient, en jurant et en menaçant de lui arracher les yeux, s'il ne sort à l'instant, tt Vous seriez perdu, lui dit Beaumarchais, si je disais un mot. Modérez-vous. » Et il se remet sur son siège.

Le duc s'assied, se lève, demande vingt fois si l'on ne peut renvoyer tous ces plaideurs ; il parle à plusieurs officiers du tribunal, il dit qu'il attend leur président pour se battre. Les gardes sont prêts à l'arrêter; Beaumarchais leur fait signe de rester à leur place, il les contient; il empêche par sa générosité le duc d'être arrêté et d'avoir une affaire criminelle. Enfin, il termine l'audience et sort avec ce furieux.

86 HISTOIRB DE BEAUMARCHAIS.

« Je n^ai, lui dit-il, qu^une mauvaise épée de deuil, et vous êtes bien armé, peut-être me permettrez- vous d^en aller chercher une qui puisse me défendre. — Passons, reprit le duc, chez le comte de F*** (i), il vous en prêtera une et nous servira de témoin. »

Ce comte, brave guerrier, nourri de tous les principes de Thonneur, entraîné dans ce moment pour une aCTaireùmportante, leur demande deux heures de délai, et leur fait promettre qu^il ne se passera rien entre eux pendant cet intervalle. Peut-être se flattait-il que la fureur éphémère de ce duc, qu'il connaissait, se calmerait peu à peu.

Mais son accès se prolongea. Il s^obstina à ne point quitter son adversaire. « Eh! bien, lui dit Beaumarchais, venez donc dîner chez moi. » Le duc accepte. Il entre dans la maison de rhomme qu'il veut égorger, le suit dans son cabinet, il Vy insulte de nouveau, et, ceint de sa propre épée, il saisit sur un meuble Tépée de Beaumarchais et cherche à Ten percer.

Celui-ci, toujours calme et suivant de Tceil tous les mouvements de son ennemi, le saisit corps à corps, et Tenveloppe de ses bras avant qu'il eût achevé de tirer hors du fourreau Pépée qu'il venait de saisir.

•(i) M. Lintilhac croit lire sous une rature très-surchargée : La Tour du Pin, Le nom et la rature sont de la main de M. de Loménie.

SUITES DE l'affaire. 87

Ils luttent quelque temps ensemble, tels que deux athlètes. Beaumarchais, moins fort mais plus maître de soi, le pousse vers la cheminée, saisît un cordon de sonnette. Les domestiques accourent, et, voyant leur maître assailli, les cheveux arrachés et le visage en sang, veulent asssommer le duc. Déjà le plus colère, s'emparant d'une bûche, en allait briser le crâne de ce forcené. Beaumarchais défend qu'on le frappe, lui sauve la vie, et ordonne seulement qu'on lui ôte répée qu'il tenait encore à la main. On le désarme; mais personne ne songe à lui ôter celle qu'il porte à son côté.

Dans ce débat tumultueux, entre des hommes forts, on s'était poussé et repoussé du cabinet jusque sur l'escalier, car on voulait séparer les assaillants, qui se rejoignaient sans cesse.

Je frappe dans ce moment à la porte de la rue.

Le duc, à ce bruit qui suspend les mouvements, se dégage et m'ouvre lui-même. On peut juger de ma surprise en le voyant et en trouvant toute cette maison en tumulte.

« Entrez, me dit le duc en me saisissant, en voici encore un qui ne sortira pas d'ici. » Car sa manie était alors que personne ne sortît qu'il n'eût tué le maître de la maison.

Je joins Beaumarchais et veux le faire entrer avec moi dans son cabinet. Le duc s'y oppose avec violence, tire sa propre épée; Beaumarchais le saisit à la gorge, et le serre de si prè^

88 MISTOIRK DE BEAUMARCHAIS.

qu'il ne peut porter aucun coup de cette épée nue qu'il agite en vain au delà du corps de son antagoniste. Je saisis la main de ce furieux, qu'on désarme avec peine; on le pousse dans la salle à manger, salle basse, très-voisine de la porte de la rue. Il demande alors à dîner, se fait servir et mange avec un appétit que sa fureur avait encore augmenté.

Il entend frapper une seconde fois à la porte, et court encore Touvrir. lui-même. Il voit le commissaire Chenu, que les femmes de la maison, effrayées de ce qui se passait, avaient envoyé chercher en appelant quelques voisins par la fenêtre.

Beaumarchais ne voulut pas porter plainte, ni souffrir que personne en portât contre le duc; car si le commissaire eût dressé un procès-verbal et reçu nos dépositions, le duc, pris pour ainsi dire en flagrant délit, aurait eu un procès criminel dont Tautorité seule du Roi aurait pu le tirer, en renvoyant passer le reste de sa vie dans quelque citadelle. « Je ne l'ai point fait arrêter ce matin au tribunal, disait Beaumarchais; je ne le ferai point arrêter chez moi. Entre gens d'honneur, il y a une autre manière de procéder : c'est la seule que j'emploierai. »

Ainsi, dans cette journée, Beaumarchais insulté et provoqué sans sujet, par toutes sortes d'injures, sauva la vie et la liberté à celui' qui venait de l'outrager, et lui épargna un procès

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