SA PRÉSENCE D*ESPRIT
criminel. Le duel ne pouvait plus avoir lieu; la conduite de ce duc faisait même présumer quMl voulait moins se battre que faire une esclandre qui pût compromettre Beaumarchais, lui susciter une mauvaise affaire et le perdre.
Le commissaire prit verbalement connaissance des &its, pour en faire son rapport au lieutenant de police, et eut bien de la peine à faire retirer le duc.
On ne savait quelles suites aurait cette affaire; on ne doutait pas qu^elle n'en eût. On craignait un assassinat, une lettre de cachet ou de nouvelles calomnies.
Tout autre, après une crise aussi violente, accablé de fatigue et d'inquiétude, n'aurait songé qu'à se reposer et à s'armer de toutes sortes de précautions contre la colère d'un grand seigneur. Beaumarchais, aussi dispos, aussi rassuré, aussi libre d'esprit que s'il eût passé la journée la plus paisible, ne voulut pas en perdre un moment de plaisir; et, le soir même, au risque de rencontrer son ennemi et d'en être poignardé^ il se rendit chez un de ses plus anciens amis, M. Lopes, oCi il était attendu pour lire son Barbier de Séville.
Il arriva tard. On commençait à croire qu'il ne viendrait pas. Déjà quelques femmes l'accusaient de légèreté; son ami s'inquiétait de ce retard et le défendait, lorsque enfin il arriva. Il conta ce qui l'avait retenu. On crut qu'après un
tel événement,^ il ne serait plus question de comédie; mais Beaumarchais assura à ces dames, avec sa gaieté accoutumée, que les déportements d'un fou ne nuiraient point à leurs plaisirs, et il leur lut sa pièce avec autant de gaieté que s'il ne lui fût rien arrivé. Il fut aussi calme, aussi brillant, aussi gai pendant le souper, et passa une partie de la nuit à jouer de la harpe et à chanter ou des séguedilles espagnoles, ou les scènes charmantes qu'il avait mises en musique, et qu'il accompagnait avec tant de grâce sur l'instrument qu'il avait perfectionné.
C'est ainsi que, dans toutes les circonstances de sa vie, il était entièrement à la chose dont il s'occupait, sans qu'il fût préoccupé ou par ce qui s'était passé, ou par ce qui devait suivre, tant il était sûr de ses facultés et de la présence de son esprit. Jamais il n'avait besoin de préparation sur aucun point. Son intelligence était toujours entière dans tous les moments, et ses principes tellement assurés qu'ils n'étaient jamais en défaut.
Le lendemain matin, son père, vieillard encore vert, et qui, sous un front blanchi, gardait encore toute l'énergie d'une âme ferme, lui apporta l'épée dont il s'était servi dans sa jeunesse, a On n'a "aujourd'hui, lui dit-il, que de mauvaises armes; en voici une qui m'a servi dans un temps où l'on se battait presque tous les jours; prends-la, mon fils, et partout où tu rencon-