GUDIN CHEZ M. DE SARTINES. QI
treras ce maraud de duc, tue-le comme une bête enragée. »
Le fils était bien résolu à ne le pas ménager s'il en était attaqué. Le commissaire Chenu avait rendu compte de cette affaire au lieutenant de police, M. de Sartines (i). Ce magistrat m'en fit demander une relation, que je lui envoyai sur rheure; il en fit demander une autre à Beaumarchais. Après les avoir lues et n*y avoir trouvé d'autres différences que celles du style et des impressions que les caractères et la manière de voir impriment aux événements, il désira m'entretenir.
Je fus chez lui. Je n'ai jamais vu magistrat qui inspirât plus de confiance et qui sût mieux écouter. Je lui contai cette affaire dans tous les détails; je l'entretins de mon amitié pour Beaumarchais; j'allai jusqu'à lui dire : a Mon ami est trop connu, on en a dit trop de mal, pour que vous, monsieur, dans la place oti vous êtes, vous n'ayez pas cherché à éclaircir ce qui en est. Vous devez connaître à fond ses mœurs et sa conduite, et, si je m'étais trompé sur son compte, ce serait à vous à m'en avertir. »
Il ne me fut pas difficile de discerner qu'il en pensait comme moi, malgré toute la réserve que la magistrature, la circonstance et l'habitude de ne
(i) Voir sa lettre dans Loménie, I, 268. Il n'avait point dressé procès-verbal, comme on Ta vu un peu plus haut.
se pas déceler apportaient dans toutes ses paroles.
Les ducs et pairs n'avaient ni ordre ni conseil à recevoir d'un lieutenant de police. Aussi le duc de Chaulnes se crut en droit de continuer ses extravagances, et, trois jours après, m'ayant aperçu à Famphithéâtre delà Comédie- Française, il vint à moi et me dit de les suivre au foyer, où il allait déclarer qu^il assommerait Beaumarchais partout où il le rencontrerait. Je voulus m'opposer à cette nouvelle folie; au lieu de le suivre, j'écrivis de la loge d'un acteur une lettre à Beaumarchais, et je fis donner avis à M. de Sàrtines de ce nouvel acte de démence, acte que ce duc alla répéter le même soir à tous les foyers de théâtre.
Cette folie ne pouvait être ignorée. Beaumarchais reçut le lendemain matin, presque au même moment, un garde des maréchaux de France et un ordre du Roi, ou plutôt du ministre, le duc de La Vrillière, qui lui enjoignait d'aller à la campagne. Il lui répondit qu'il obéirait si l'exécution d'un pareil ordre dans un tel moment ne le couvrait pas du plus honteux déshonneur, qui est le terme exclusif de toute obéissance.
Alors le duc de La Vrillière lui ordonna de rester aux arrêts chez lui.
Sur ces entrefaites, un très-grande dame, fille d'un maréchal de France (i), instruite de cette
(i) En 1773, les maréchaux de France étaient, par rang
REQUÊTE AUX MARÉCHAUX. g3
affaire par le bruit public, envoie son frère redemander à Beaumarchais ses lettres et son portrait. Le jeune homme, craignant un refus, lui parle avec plus de chaleur que de raison. « Monsieur, lui répond Beaumarchais, sous les yeux d'un garde des maréchaux de France, et retenu par un ordre qui me met aux arrêts, je ne puis accepter toutes les parties de plaisir qu'on me propose. Je vous vais remettre le portrait de votre chère sœur, et ses lettres, bien enveloppées, bien cachetées. Les voici. »
11 adresse sa requête aux maréchaux de France et garde les arrêts. Quelques jours après, un
d*ancienneté, MM. de Clermont-Tonnerre, de Richelieu, de Biron, d'Éstrées, de Bercheny, de Conflans, de Contades, de Soubise, de Broglie, de Lorges, d'Ârraantières et de Brissac. En procédant par élimination et en recherchant quelle fut la descendance dechacun d'eux, on arrive à conclure que Gudin n'a pu désigner que M. de Richelieu ou M. de Broglie. Le premier avait eu de son mariage avec Elisabeth-Sophie de Lorraine-Guise une fille née le i"mars 1 740, mariée en 1756 au prince d*Egmont-Pignatelli, morte au château de Braine, en Picardie, le 14 octobre 1773. Voulut-elle, se sentant mourir, retirer des mains de Beaumarchais les gages de leur liaison i Ou faut-il voir ici une allusion à Charlotte-Amédie Salbigoton, princesse de Broglie, née le 12 juin 1764 et mariée le i5 mai 1774 au comte d'Helmstadt, mestre de camp en second du régiment d'Estherazy-hussards? Est-ce bien celle-ci, avant son mariage, que Gudin eût appelée « une très-grande dame» ? Il va sans dire que ce sont là de pures conjectures, et qu'elles sont présentéescomme telles. M. de Loménie n'a rien dit de cet épisode, dans la crainte sans doute d'être obligé de soulever les masques.
officier des maréchaux de France vient lui ordonner de le suivre au tribunal, où il est mandé par les juges d'honneur. Il lui répond qu'il est aux arrêts par les ordres du Roi, émanés de la bouche du ministre, le duc de La Vrillière. ce Messeigneurs les maréchaux de France, lui repart l'officier, instruits de vos arrêts, les lèvent, vous ordonnent de me suivre et se chargent de l'événement envers le Roi. » Il comparut donc devant les maréchaux de France et se disculpa facilement; mais il fallait entendre le duc de Chaulnes et porter un jugement. Il revient chez lui et garde les arrêts.
Quelques temps après, un ordre du Roi confine le duc de Chaulnes dans une citadelle. Aussitôt Beaumarchais adresse une seconde requête aux maréchaux de France et les supplie de conjurer le Roi de remettre le duc de Chaulnes en un lieu d'où il puisse produire ses défenses, afin que le tribunal l'entende et porte sur cette affaire un jugement définitif (i). Les maréchaux de France envoient chercher Beaumarchais une seconde fois, lui déclarent qu'il est libre et lui ôtent son garde.
Il passe aussitôt à l'hôtel du duc de La Vrillière pour savoir s'il est en effet aussi libre que les juges de l'honneur viennent de Ten assurer. Il ne le trouve pas, il n'en peut avoir audience. Il
(i) Cette phrase manque dans le Mss. L.
IL EST CONDUIT AU FOR-L ÉVEQUE. çS
va chez M. de Sartines lui faire la même question; ce magistrat l'assure. qu'il est libre et qu'il peut vaquer sans crainte à ses affaires.
Ayant ainsi pris plus de précautions que la sagesse n'en exige dans un pays où l'on estime assez le gouvernement pour croire qu'il n'agit ni par humeur ni par caprice, qu'il protège et qu'il n'opprime pas, Beaumarchais se retire chez lui et s'y croit en sûreté.
Cependant, le faible esprit du ministre trouve mauvais que les maréchaux de France, dans une affaire qui ressortissait à leur tribunal, se croient en droit de lever, au nom du Roi, des arrêts que lui, ministre, a aussi donnés au nom du Roi. Ne pouvant s'en prendre à eux, il les punit dans rhomme auquel ils ont donné la liberté après lui avoir rendu justice; et, par un nouvel ordre donné au nom du Roi, qui vraisemblablement n'en savait rien, il le fait enfermer dans la prison qu'on appelait le For-l'Evêque.
A peine y fut-il entré qu'il m'écrivit la lettre suivante, que je transcris ici pour montrer la sérénité d'esprit qu'il gardait au milieu des événements les plus désastreux; car, outre le confîit'de juridiction dont il était victime, il savait fort bien que les petits grands seigneurs, les Micromégas de la cour, étaient furieux contre lui, et voulaient qu'il fût puni, quoiqu'il n'eût aucun tort. Le duc étant enfermé, ils demandaient que son adversaire le fût aussi, afin de
montrer qu'on ne pouvait avoir aucune justice bien franche contre aucun d'eux. Voici ce qu'il m'écrivit :
« En vertu d'une lettre sans cachet, appelée lettre de cachet, signée Louis, plus bas Phélypeaux, recommandée Sartines, exécutée Buchot et subie Beaumarchais, je suis logé, mon ami, depuis ce matin, au For-1'Évêque, dans une chambre non tapissée, à 2, 160 livres de loyer, où Ton me fait espérer que hors le nécessaire, je ne manquerai de rien. Est-ce la famille du duc, à qui j'ai sauvé un procès criminel, la vie et la liberté? Est-ce le ministre, dont j'ai constamment suivi ou prévenu les ordres? Est-ce les ducs et pairs, avec qui je ne puis jamais avoir rien à démêler? Voilà ce que j'ignore. Mais le nom sacré du Roi est une si belle chose qu'on ne saurait trop le multiplier et l'employer à propos. C'est ainsi qu'en tout pays bien policé. Ton tourmente par autorité ceux qu'on ne peut inculper avec justice. Qu'y faire? Partout oU il y a des hommes, il se passe des choses odieuses, et le grand tort d'avoir raison est toujours un crime aux yeux du pouvoir, qui veut sans cesse punir et jamais juger. J'ai écrit à tous les maréchaux de France, etc. )>
Je fus le voir aussitôt; je le trouvai occupé à soulager la misère des pauvres prisonniers. Il était détenu dans la même chambre où j'avais vu mademoiselle Clairon, en 1765, lorsqu'elle fut