‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 38 sur 168 · IL EST CONDAMNE · texte numérisé non relu

IL EST CONDAMNE

s'en faisaient aucun de lui nuire, qu'un homme sage donnait sa bourse aux voleurs pour sauver sa vie.

Ses autres amis et sa famille, aussi alarmés que moi, pensaient de même. On lui arracha, plutôt qu'on n'obtint, son consentement. On emprunta l'argent qu'on porta à cette femme. Il eut une audience et perdit son procès. On lui restitua son argent, à la réserve d'une misérable somme de quinze louis.

Je crus que le ministre allait consommer son injustice; mais, satisfait de le voir ruiné, il lui rendit sa liberté. Je dis ruiné, car le jugement fut à peine rendu que le légataire universel saisit les biens de sa partie adverse, multiplia ses poursuites et lui fit jusqu'à cinq cents francs de frais par jour.

Dans ce désordre, Beaumarchais fut obligé de rompre sa maison. Sa sœur se retira dans un couvent; son père, chez l'une de ses anciennes amies. Beaumarchais fit une pension à sa sœur et une autre à son père.

Son courage, plus éprouvé, n'en devint que plus ferme. Il réclama les quinze louis retenus par la femme de son rapporteur. Cette réclamalion nous fit tous trembler. « Ce n'est pas, nous disait-il en se moquant de notre couardise, ce n'est pas la somme qui m'importe, c'est la preuve de l'iniquité que je poursuis, w II était à craindre que l'autorité, pour soutenir ce tribunal

lOO HISTOIRE DE BRAUMARCHAÏS.

si mal vu du public, ne sacrifiât un plaideur condamné qui criait à Tinjustice. Nous nous trompions encore. L'autorité ne se montra pas aussi tyrannique; elle laissa le débat s'établir. Le magistrat inculpé, au lieu d'obliger sa femme à restituer, au lieu d'étouffer une faute domestique qu'il eût dû feindre d'ignorer, dénonça le plaignant, l'accusa de calomnie et lui intenta un procès criminel. Ce fut alors que, ne trouvant pas un avocat pour le défendre, il écrivit ces Mémoires célèbres, monument éternel de ce que peut le courage d'un particulier. L'énergie de son style , le parti qu'il prit de révéler tout ce qui se passait dans le silence du greffe, de raconter ses interrogatoires et ses confrontations, nous alarmait encore pour lui. Il irritait, par ses révélations et ses récusations toujours rejetées, la plupart des gens qui allaient prononcer entre lui et un de leurs propres collègues.

Le succès de ses Mémoires, les acclamations du public hautement déclaré en sa faveur, étaient autant d'outrages pour ses juges. Cette cause n'était plus une affaire particulière. Toutes les familles qui tenaient à l'ancien Parlement exaltaient ses Mémoires et son courage; toutes celles qui tenaient au nouveau déchiraient l'auteur, exécraient son audace, rugissaient à la vue de ces Mémoires si éloquents, si gais, si variés qu'on y trouvait tous les tons, depuis le comique le plus original jusqu'au pathétique le plus tou-

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SES MEMOIRES. lOI

chant. On les opposait aux Lettres provinciales pour la dialectique (i).

Les calomnies les plus odieuses furent répandues contre l'auteur avec la plus impudente audace. Je le défendais avec le courage que doit avoir tout honnête homme convaincu de la probité de celui qu'on outrage. Je parvins à ramener à mon sentiment plusieurs de ceux qui déclamaient contre lui. Je ne pouvais les persuader tous; je pris le parti de demander à ceux qui osaient en mal parler devant moi s'ils avaient à s'en plaindre, et, sur leur négative, s'ils connaissaient quelqu'un auquel il eût fait le moindre tort; enfin, je les priais, puisqu'ils n'en connaissaient point, d'en chercher et de m'amener la personne, quelle qu'elle fût, qui en aurait éprouvé quelque dommage ou quelque injure. Je promis de lui en faire avoir satisfaction sur l'heure. On ne m'en amena point.

Le courage de Beaumarchais n'était pas insensibilité. Si le ton de ses Mémoires attestait sa supériorité, il n'en était pas moins douloureusement affecté. Je lui ai vu verser des larmes dans mon sein, mais je ne l'ai jamais trouvé abattu. Ses larmes, semblables à la rosée qui anime la sève, revivifiaient son espoir. L'heure du combat lui rendait sa force; il s'avançait gaiement contre ses ennemis, les terrassait et

(i) Cette phrase manque dans le Mss. L.

I02 HISTOTRK DE BEAUMARCHAIS.

faisait retomber sur eux les outrages qu'ils tentaient de lui faire éprouver.

Dans leur désespoir, ses ennemis publiaient qu'il n'était pas l'auteur de ces MémoireSy qu'ils savaient et le lieu oCi ils se composaient et la main qui les écrivait, a Les maladroits qu'ils sont, répondait-il, que ne font-ils écrire les leurs par la même plume ? »

Ce fut à de tels discoureurs que Rousseau répondit un jour : « Je ne sais pas s'il les compose, mais je sais bien qu'on ne fait pas de tels Mémoires pour un autre. »

Voltaire écrivait au marquis de Florian : « J'ai « lu le quatrième Mémoire de Beaumarchais, « j'en suis encore tout ému; jamais rien ne m'a « fait plus d'impression; il n'y a point de comé- « die plus plaisante, point de tragédie plus at- « tendrissante , point d'histoire mieux contée et (( et surtout point d'affaire épineuse mieux « éclaircie. »

Il écrivait à M. d'Alembert (i) : a De tous les ouvrages dont on régale le public, le seul qui m'ait plu est le quatrième Mémoire de Beaumarchais, Quel homme! Il réunit tout : la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d'éloquence, et il

(i) Cette citation manque dans le Mss. L. Les deux passages de Voltaire sont empruntés à ses lettres du 3 janvier et du 25 février 1774.

AFFAIRE GOëZMANN. I03

n'en recherche aucun; et il confond tous ses adversaires ; et il donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m*enchante'. »

Voltaire et Rousseau n'avaient jamais vu Beaumarchais à cette époque. Il n'avait eu jusqu'alors aucune relation ni avec Tun ni avec l'autre (i).

Tous les gens de bien pensaient comme eux, non-seulement en France, mais dans toute l'Europe. Nous verrons bientôt que la réputation de ses Mémoires s'étendit fort au delà de notre continent.

Il agitait tout Paris, et son âme était calme. La veille du jugement, il arrangea ses affaires particulières, passa la nuit au travail, se rendit avant le jour aux portes du Palais, vit passer devant lui tous ses juges et subit son dernier interrogatoire. Lorsqu'il fut terminé et qu'il ne restait plus aux juges qu'à opiner, Beaumarchais se retira chez l'une de ses soeurs logée dans le voisinage du Palais. Fatigué de tant de travaux, et bien certain qu'il n'avait plus rien à faire dans ce moment critique, il se coucha et s'endormit aussi profondément que si personne dans l'univers ne se fût occupé de lui.

(i) Ceci n'est pas tout à fait exact: dans sa lettre au duc de La Vallière, dont il a été question p. 54, Beaumarchais dit que Voltaire lui avait écrit au sujet d'une commission dont il s'était chargé en Espagne; mais cette lettre et sa réponse ne sont point connues.

J'arrivai et je le trouvai plongé dans un sommeil qui ne pouvait appartenir qu'à une âme forte et pure, à un esprit véritablement supérieur; car, dans un tel moment, il eût été pardonnable à tout autre d'éprouver les angoisses de Tanxiété. Il dormait et ses juges veillaient tourmentés par les furies. Divisés entre eux , ils délibéraient dans le tumulte, opinaient avec rage, voulaient punir Pauteur de ces Mémoires, prévoyaient les clameurs du public prêt à les désavouer et remplissaient la salle de leurs cris contentieux. Enfin, après plus de douze ou quinze heures d'opinions contradictoires et violemment débattues, ils s'abandonnèrent réciproquement leurs victimes. La dame aux quinze louis fut blâmée; Beaumarchais fut condamné comme elle au blâme, ce qui semblait contradictoire. Le magistrat mari de la dame aux quinze louis fut mis hors de cour, équivalent du blâme pour un magistrat qui demeurait entaché et incapable de remplir aucune fonction de la magistrature.

J'étais à côté de Beaumarchais, avec toute sa famille, quand un de ses amis accourut tout effrayé lui apprendre ce jugement inepte. Lui seul l'entendit avec tranquillité. Il ne proféra pas un mot d'emportement, ne fit pas un geste d'indignation. Maître de tous ses mouvements comme de son esprit :

<c Voyons, dit-il, ce qui me reste à faire. »

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