‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 41 sur 168 · A BORDEAUX; ETC · texte numérisé non relu

A BORDEAUX; ETC

Heureux dans son intérieur, persécuté au ' dehors par tous les partisans du chancelier, par I toutes les familles qui tenaient au nouveau parlement, Beaumarchais, sûr de sa force, jouissait avec délices des biens présents et craignait beaucoup moins que nous pour lui-même.

On publiait, quoique cela fût faux, qu'il composait contre ses juges de nouveaux mémoires. M. de Sartines, qui Faimait parce qu'il savait mieux que tout autrç combien il était aimable, l'envoya chercher dans la retraite où il était et dont on ne lui avait pas fait mystère. « Monsieur, lui dit-il, je vous conseille de ne vous montrer nulle part. Ce qui se passe irrite bien de gens. Ce n'est pas assez que d'être blâmé, il faut encore être modeste. S'il venait un ordre du Roi, je serais obligé de Texécuter, malgré moi.

Surtout n''écrivez pas; car le Roi désire que vous ne publiiez rien sur cette affaire. »

Bien déterminé à faire casser Tarrêt de l'iniquité, Beaumarchais ne pouvait être retenu par aucune considération; mais il fallait ne pas échouer, et, dans une aussi grande bourrasque, la puissance royale était un rocher contre lequel la prudence devait craindre de se heurter.

La loi lui accordait des délais pour en appeler, mais un terme était prescrit à ces délais; et, ce temps passé, le jugement était irrévocable; tout appel devenait interdit.

Louis XV, indécis par son caractère, n'était pas injuste. S'il avait eu un moment d'humeur contre les calculs de Beaumarchais, il ne le haïssait pas. Beaumarchais prit donc le parti singulier et sage de se soustraire à la faiblesse du Roi et de lui obéir en gardant le silence.

Il lui écrivit une lettre qui lui fut remise par La Borde, fermier général et valet dechambredu Roi, auteur de plusieurs ouvrages (i); il se disait

(i) Jean-Benjamin de La Borde; né à Paris le 5 septembre 1734, mort sur l'échafaud le 22 juillet 1794, auteur ou éditeur, entre autres ouvrages, de ces fastueuses Chansons, illustrées par Moreau, qui se payent si cher aujourd'hui , de la Description générale et particulière de la France, et des Tableaux de la Suisse. Un fragment de lettre, publié par M. de Loménie, montre que l'intimité de Beaumarchais et de La Borde allait jusqu'au tutoiement, assez rare alors. 11 ne faut point confondre, comme on l'a fait souvent, Benjamin de La Borde avec Jean-Joseph

LETTRE A LOUIS XV. I ï 1

ami de Beaumarchais et ne lui ressemblait guère. Beaumarchais avait toutes les vertus de Thomme libre, et lui toutes les qualités passives de la domesticité. Il remit fidèlement au Roi cette lettre, que je regrette de n'avoir pas sous les yeux, mais dont je n'ai pu oublier le contenu (i). Il mandait au Roi qu'il garderait le silence puisqu'il le désirait, mais qu'afin de montrer à Sa Majesté qu'il le garderait volontairement et non par crainte, il allait sortir des lieux soumis à son pouvoir, se retirer chez un peuple où il serait indépendant, qu'il y demeurerait sous un nom supposé dont il l'informerait (2), qu'il y resterait tout le temps que la loi lui accordait pour en appeler et qu'après lui avoir témoigné une obéissance libre, il viendrait lui demander la justice qu'il lui devait. La justice est la dette des rois; ils ne peuvent la refuser à personne; ils la doivent spécialement à ceux que les tribunaux ont mal jugés. Ils la doivent même à ceux que des circonstances imprévues ont forcés de se

de La Borde, né à Jacca (Aragon) en 1724, mort également sur réchafaud le 18 avril 1794, créateur des somptueux domaines de la Ferté-Vidame et de Laborde-Mércviile, aïeul de Tauteur de la Renaissance en France et de tant d'autres excellents livres, restés malheureusement inachevés pour la plupart.

(i) c( La substance. » (Mss. L.)

(2) a Sous un nom qu'il ne ferait connaître qu'au Roi. » (Mss. L.)

mettre au-dessus de la loi, et c'est là ce qui fonde le privilège qu'ils ont de faire grâce.

A peine Beaumarchais fut- il en Angleterre que le Roi demanda à La Borde s'il croyait que son ami, si vanté pour la supériorité de son intelligence, pût être employé sûrement et secrètement, et s'opposer à la publication de deux ou trois libelles prêts à paraître.

Depuis plus de dix-huit mois, le ministère de France travaillait sans succès à empêcher qu'on ne les imprimât. Dans son désespoir , le ministère avait envoyé à Londres un exempt de police très-expert chargé d'enlever par adresse l'auteur de l'un de ces libelles (i), en l'engageant dans

(I j Ce n'est pas ici le lieu d'entreprendre la biographie, même abrégée, de Théveneau de Morande; elle a d'ailleurs fait l'objetd'uneétude très-consciencieuse de M. Paul Robiquet (A.Q.uantin, 1882, in-8®), et il nous suffira de lui emprunter les dates extrêmes de cette existence singulière, pour ne pas dire pis; elles ont été fixées seulement en 1875, par les recherches d'un érudit bourguignon, feu M. Albert Albrier. Charles Théveneau de Morande (qui prend aussi le prénom de Claude dans les copies d'actes annexés aux dépêches de l'ambassade de France à Londres), né à Arnay-le-Duc le 9 novembre 1741, y est mort le 17 messidor an XIII (6 juillet i8o5). Jusqu'à la publication dans le Bulletin du bouquiniste (i5 décembre 1875} des découvertes de M. Albrier, Tétat civil et l'identité de Morande avaient prêté aux erreurs les plus contradictoires: tandis que la Biographie Michaud le représentait comme victime dé son zèle royaliste aux massacres de septembre, la Biographie Didot avançait qu'il exerçait à Arnay-le-Duc, au moment de sa mort, les fonctions de juge de paix. En réalité, ce titre appartint à son

THÉVENEAU DE MORANDE. I I 3

quelque partie de plaisir, soit à la campagne, . soit sur la Tamise. Des gens apostés auraieott jeté le libelliste dans une chaloupe pont& et l'auraient emmené en France, à peu près comme certain gazetier avait été enlevé à Francfort (ij, et comme le respectable historien de Naples (2)

frère Louis-Claude-Henry-Alexandre, né le 26 février 176 1 au môme lieu, où il est mort célibataire le 3i avril 1808. Un troisième frère, Lazare-Jean, connu sous le nom de Théveneau de Francy, secrétaire du Roi et capitaine de marine, devint le secrétaire et le représentant de Beaumarchais; marié à Philiberte Guichot, dame de Vergoncey, il mourut sans postérité en 1783.

(i) En 1744, un gazetier nommé Victor de la Castagne, né à Espalion en 17 16, mais qui prenait le nom de Henri Dubourg (celui de sa mère), publia un pamphlet sous forme épistolaire, intitulé : l Espion chinois en Europe, et renfermant d'odieuses inculpations contre les familles royales de France et d'Espagne. Arrêté à Francfort et conduit au Mont-Saint-Michel, il y subit pendant un an la torture d'un emprisonnement dans une cage de fer, et y mourut le 26 avril 1746, « sans repentir et en désespoir, dit le procès-verbal dressé à ce sujet, et après avoir déchiré tous ses habits». Voir, sur ce sinistre épisode de l'histoire de la liberté de la presse, les Gai^ettes de Hollande de M. Hatin, qui a résumé un travail de M. Eug. de Robillard de Beaurepaire paru dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, tome XXIV

(2) Pietro Giannone, né à Ischitella (Fouille) en 1676, mort en 1748 dans la citadelle de Turin. Poursuivi juridiquement et môme excommunié pour son Histoire civile du royaume de Naples (1723, 4 vol. in-4°), il habita tour à tour Venise, Milan et Genève, où il fut arrêté en 1733, par ordre de Charles-Emmanuel 111, roi de Sardaigne. Son Histoire a été traduite en français (1742, 4 vol. in-40) par un avocat genevois nommé Beddevolle, et Jacques

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Payait été de Genève, à la honte éternelle du fShïCt qui Toutragea si lâchement, sans penser que Giannone serait un jour vengé par le burin de rhistoire; mais on n'enlève pas de l'Angleterre un homme aussi facilement que d'une petite ville qui se dit libre. Le libelliste, échappé à toutes ces embûches, n'en était que plus déterminé à faite paraître son ouvrage. Tous les vils moyens d'une police ténébreuse, accoutumée à n'agir que dans le silence et dans l'obscurité, comme les malfaiteurs dans le calme et les ombres de la nuit, devenaient impuissants contre le bouclier de la liberté qui couvre tout le monde en Angleterre.

Dès que Beaumarchais fut instruit par les lettres de La Borde que le Roi le demandait, il repassa en France, vit le Roi, qui lui donna ses ordres et l'envoya à M. le duc d'Aiguillon.

Quand Beaumarchais sut ce que le Roi attendait de son zèle, il sentit qu'il lui était impossible de s'y refuser dans les circonstances oti il se trouvait. Sa fortune, son retour en France, son honneur en dépendaient; le Roi pouvait lui ouvrir ou lui fermer les voies de l'appel; mais il sentit aussi qu'il ne fallait employer que des moyens dignes de lui et du roi qui l'honorait

Verneten a extrait, sous le titre d'Anecdotes ecclésiastiques (1738, in- 12), les passages les plus virulents contre la cour de Rome.

ENTREVUE AVEC d'aIGUILLON. Ii5

de sa confiance, qu'il ne suffisait pas d'étouffer deux libelles, qu'il fallait empêcher cette plante vénéneuse de germer de nouveau, et que, dans un pays où l'on respecte des lois, on devait employer les lois.

Il sut inspirer de la confiance aux esprits les plus méfiants, fit suspendre avec une extrême célérité la publication de ces libelles et le départ de plusieurs ballots. Maître de son opération, il revint en France prendre de nouveaux ordres du Roi et lui remettre un exemplaire de chacun de ces libelles. Le Roi, surpris de la promptitude de ce premier succès, lui en fit témoigner son contentement et le renvoya à M. le duc d'Aiguillon, en lui défendant de dire que Sa Majesté eût connaissance de son retour, ou qu'il lui eût remis aucun exemplaire.

Il obéit et se fit présenter, sans se faire connaître, à ce duc qui avait eu, comme lui, avec le Parlement, un procès qui l'entachait, ce qui ne Pavait pas empêché d'être nommé ministre des affaires étrangères et de la guerre (i).

(i) Emmanuel-Armand de Vignerot du Plessis-Richelieu, duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne, soutenait alors contre le parlement de cette province un procès dont le principal instigateur avait été La Chalotais. Après de nombreux incidents, d'Aiguillon donna sa démission de gouverneur et, fort de l'appui de Louis XV, personnellement mis en cause dans cette affaire, cabala contre Ghoiseul, qu'il finit par renverser (juin 1771). Il conserva le portefeuille des aflfaires étrangères et de la guerre jus-

Il6 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

Dans cette audience extraordinaire et secrète, le ministre, étonné de ce qu'il entendait, s'écria : « Vous êtes le diable, ou vous êtes M. de Beaumarchais. » Cependant Je duc chercha à nuire aux desseins de Beaumarchais, dont il ne connaissait pas toute rétendue (i). « Mais, dit Beaumarchais dans le compte qu'il rendit au Roi de toute cette affaire, le ministre, moins curieux d'arrêter ces libelles que d'en avoir Fauteur en sa puissance, voulut me charger de le découvrir et de lui déclarer ensuite quelles étaient les relations de cet homme en France. Et moi, trop heureux de parvenir à supprimer ces libelles sans en faire un vil moyen de tourmenter en France, sur des soupçons, tous les gens qui pouvaient déplaire au ministre, je refusai de jouer le rôle infâme de délateur, de devenir l'artisan d'une persécution peut-être générale et le flambeau d'une guerre de bastilles et de cachots. Le ministre fit part au Roi de mes refus ; Sa Majesté, avant de me condamner, voulut savoir mes raisons. J'eus le courage de répondre que je trouverais les moyens de mettre le Roi hors d'inquiétude sur toute

qu'à l'avènement de Louis XVI. Voir sur cet épisode de la lutte des parlements contre le pouvoir royal, le Chancelier Maupeoiij de M. Jules F'iammermont, et l'Histoire de madame Diibarry, de M. Ch. Vatel, qui a, le premier, fait connaître la date exacte de la mort de d'Aiguillon (i" septembre 1788) (i) Cette phrase manque dans le Mss. L.

MÉMOIRE AU ROr. I I7

espèce de libelles pour le présent et l'avenir; mais que, sur les notions infidèles ou les aveux perfides d'un homme aussi malfamé que Pauteur, Je croirais me déshonorer entièrement si je venais accuser en France des gens qui n^auraient pas eu la moindre part à ces indignes productions. Enfin, je suppliai Sa Majesté de ne pas me charger de cette odieuse commission, à laquelle j'étais moins propre que personne. Le Roi voulut bien se rendre à mes raisons; mais M. le duc d'Aiguillon garda de mes refus un ressentiment dont il me donna des preuves bientôt après.

« J'en fus découragé au point que, sans un ordre très - particulier du Roi, j'aurais tout abandonné. Non-seulement le Roi voulut que je retournasse à Londres, mais il m'y renvoya avec la qualité de son commissaire de confiance, pour lui répondre en mon nom de la destruction totale de ces libelles par le feu.

u Mais, pendant que je travaillais sur ce plan, il y avait à Londres des émissaires secrets de la France qui croisaient sourdement mon opération, en effrayant de nouveau l'auteur par des entreprises sur sa personne. Cela me fit revenir en France. Je priai le duc d'Aiguillon de vouloir bien faire cesser par un ordre exprès le ministère affreux de ces agents maladroits. Il me fit une scène atfligeanie devant M. de La Borde, que le Roi avait chargé de m'y conduire. Il nia

Il8 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

qu'il eût envoyé personne en Angleterre, et rejeta le tout sur M. de Sartines. Bien convaincu que M. de Sartines n^ était pour rien, je fus conférer secrètement avec lui, car j'avais promis au Roi de réussir, à quelque prix que ce fût. Le ministre sut que j'avais vu M. de Sartines; sa colère n'eut plus de bornes; mais Sa Majesté eut la bonté de me faire écrire qu'elle approuvait ma conduite et ma confiance en M. de Sartines. »

L'inimitié du ministre fut ainsi le premier fruit que Beaumarchais recueillit de son dévouement au Roi, et cette inimitié lui attira celle de tous les agents employés par ce ministre. Ces haines Tinquiétaient peu. Il repartit promptement, et ce fut alors qu'il m'emmena avec lui. J'avais toujours désiré voir l'Angleterre. J'ignorais absolument de quelle mission il était chargé; je ne le sus qu'à Londres, et j'appris en même temps que ses vastes idées ne se bornaient pas à faire supprimer l'édition de deux plates brochures si dénuées de sens et de vérité qu'elles ne pouvaient manquer de tomber dans le mépris et l'oubli aussitôt qu'elles paraîtraient; mais personne ne se soucie de laisser répandre dans le public des calomnies contre soi, quoiqu'on sache bien que les dignités, la couronne, les succès militaires et les triomphes littéraires ne préservent pas des invectives de l'envie. Les ministres et les rois ont même un motif de plus que les artistes et les gens de lettres pour désirer

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