AVENEMENT DE LOUIS XVI
Changement de règne , changement de vues, de mœurs, d'opinions, de projets et de conduite. Louis XVI n'avait pas vingt ans, la Reine n'en avait pas dix-neuf. La mollesse dans laquelle on élève les enfants des rois, la pourpre dont on les environne, les respects qu'on leur témoigne affaiblissent leur jugement et leur donnent des idées fausses sur presque tout ce qui concerne l'humanité. Le soin qu'on prend d'écarter d'eux les peines de l'enfance leur en prépare de cruelles pour l'avenir. Entourés sans cesse de gens les plus habiles et les plus expérimentés, ils s'habituent à ne rien faire par eux-mêmes. L'importance qu'on met à leurs moindres actions, aux plus futiles de leurs paroles, les jettent presque toujours dans l'indécision par la crainte des conséquences. On ne sait pas assez combien il est difficile d'être roi quand on est né sous le dais.
Qui naquit dans la pourpre en est rarement digne (i).
Voilà pourquoi les plus grands rois sont ceux qui sont nés loin du trône, comme Louis XII et Henri IV, ou qui ont éié éprouvés dès l'enfance par des malheurs, comme Louis XIV.
Cependant tout annonçait le règne le plus heureux. Louis XVI appela au ministère les
(i) Voltaire, Brutus, acte If, se. IV. La citation manque dans le Mss. L.
hommes les plus estimés de la nation. Le comte deMaurepas, qu'un long exil devait avoir éclairé, qui joignait à l'expérience du grand âge une parfaite connaissance de la cour, fut rappelé et mis à tous les conseils. Il prit le sceptre et parut le Mentor d'un nouveau Télémaque. Il aimait les lettres, les avait cultivées et ne pensait pas que les talents littéraires fussent incompatibles avec l'esprit des affaires. Il se trouva donc disposé à se servir d'un homme aussi célèbre que Beaumarchais.
La mort du feu roi ayant empêché qu'il ne lui rendît compte de sa mission, il le rendit à Louis XVI par un mémoire que lui remit M. de Sartines, et dans lequel j'ai puisé les traits que je viens de citer, et que j'ai soulignés. On peut juger par ces traits et par le ton qui règne dans toutes ses lettres à M. de Sartines, que Beaumarchais ne s'était pas mis dans une lâche dépendance des ministres. S'il servait le Roi, c'était en homme qui ne recevait pas un salaire de ses services et qui n'exécutait pas servilement des ordres qui pouvaient lui répugner (i).
Instruit de la volonté du Roi, il restait maître d'agir à son gré et de rejeter tout ce qui lui paraissait indigne de lui. Il agissait, il parlait, il écrivait en homme libre. On voit qu'il se con-
(i) La fin de ce paragraphe et le suivant manquent dans le Mss. L.
NORAC ET JAVOLCI 123
serve toujours le droit de s^arrêter et de n'aller pas plus loin qu'il ne lui convient; que personne ne peut lui dire : « Vous devez obéir, vous êtes à mes ordres ou à mes gages. »
Lorsque Beaumarchais s'occupait obscurément de ces opérations secrètes, le public s'occupait de sa gloire. Un homme de lettres, pénétré de la lecture de ses Mémoires, crut devoir mettre au théâtre l'héroïsme avec lequel il avait défendu sa sœur en Espagne, et il en fit un drame trèsintéressant qu'il fit jouer dans une société particulière (i). Beaumarchais assista à cette représen-
(i) Ce drame, intitulé Norac et Javolci (Caron et Clavijo), fut représenté au Temple, ainsi que le dit Gudin, puis à Lyon, le 3 mars 1785, au profit des pauvres mères nourrices et imprimé la même année et dans la même ville (in-8^, 76 p.). Il a été réimprimé en i825;, sous le titre de Beaumarchais à Madrid y dans les Œuvres choisies <\t Tauteur, réunies par sa nièce, madame de Beaufort d'Hautpoul (tome III), mais avec la date erronée de 1780. Beaumarchais écrivait à Marsollier, le 26 germinal an VII (i5 avril 1799), qu'en passant à Augsbourg, il avait également vu jouer le Clavijo de Goethe. « Mais, ajoutait-iJ, l'Allemand avait gâté l'anecdote de mon MémoirCy en la surchargeant d'un combat et d'un enterrement, additions qui montraient plus de vide de tête que détalent, et vous, vous l'aviez embellie. » Le dix-neuvième siècle n'a pas été moins séduit par cet épisode romanesque, et l'on a vu paraître tour à tour : Clavijo ou la Jeunesse de Beaumarchais, par Cubière-Palmezeaux (drame en 3 actes, 1806); un second Beaumarchais à Madridy par Léon Halévy (Porte -Saint-Martin, i83i); Beaumarchais, drame historique, par Roland Beauchery et LCordier(i846); enfin, le Pamphlétaire, deM. E. Legouvé (1837), où Clavijo joue également un rôle. Voy. un article
ration; il est, je crois, le seul homme qui se soit vu jouer sur la scène avec éloges; car, depuis Aristophane, qui calomnia Socrate sur le théâtre d'Athènes, jusqu'au jour où la plume glacée d'un froid imitateur (i) du poëte grec a défiguré J. J.Rousseau sur la scène française, les auteurs comiques ont pris souvent la liberté de traduire sur le théâtre des hommes vivants pour les tourner en ridicule; mais il fallait qu'il arrivât toujours à Beaumarchais, soit en bien, soit en mal, ce qui n'arrivait point aux autres.
Il repartit immédiatement pour Londres après cette représentation, et pensa périr dans la traversée. Elle fut si orageuse qu'après avoir touché en rade sur un banc de sable, et avoir remis à la voile pendant la même tempête, ils arrivèrent en trois heures à Douvres.
Il reçut, peu de temps après son arrivée à Londres, un billet de Louis XVI, conçu (2) en ces termes :
« Le sieur de Beaumarchais, chargé de mes ordres secrets, partira pour sa destination le plus tôt qu'il lui sera possible. La discrétion et la vivacité qu'il mettra dans leur exécution sont la preuve la plus agréable qu'il puisse me don-
de M. A. Bettelheim, dans Die Gegemvart du 19 juin 1880, et la Bibliographie. do. M. Cordier.
(i) Palissot, dans la comédie des Philosophes. Le Mss. L. porte : « d'un singe maladroit ».
(2) « A peu près », dit le Mss. L.