SON INDIGNATION. I
reraent, on a besoin de plus d'habileté ; il faut mettre du talent à la place du pouvoir ; il est difficile de persuader; on ne peut pas même toujours acheter.
D'ailleurs, comme Beaumarchais le mandait lui-même à M. de Sartines, payer ces choses à mesure qu'elles sont prêtes à paraître, pour les supprimer, est tout juste le moyen d'en faire éclore sans cesse de nouvelles.
Il voulut d'abord s'assurer si ce prétendu Avis valait la terreur qu'il causait. Il sut, à prix d'argent et à l'insu du possesseur, s'en procurer une lecture. Il en fut épouvanté ; c'était un libelle destiné particulièrement à nuire à Ja Reine, princesse trop jeune encore pour bien juger de toute l'étendue de sa dignité et de ses devoirs. Le respea qu'il lui portait , l'amour qu'il ressentait en général pour son sexe, l'enflammèrent d'une juste indignation contre les auteurs et les propagateurs d'une telle infamie. Dès ce moment, il se regarda non comme chargé d'une affaire, mais comme prédestiné à prévenir l'outrage que des lâches voulaient faire à la Reine.
Il n'épargna plus ni veilles, ni soins, ni peines, ni dépenses; il ne vit plus que la nécessité de réussir, et il réussit. Le manuscrit et les exemplaires imprimés en Angleterre sont anéantis par le feu. Un courrier envoyé en Hollande fait suspendre l'édition, et, lui-même, il part pour Amsterdam.
L'extrême diligence que requérait cette opération pour n'être pas manquée, Pincertitude des vents, le déterminèrent à passer par la France et les Pays-Bas. En arrivant à Calais, il apprend des nouvelles qui Taffligent. Il écrit à M.deSartines : a J'ai tout terminé en Angleterre... J'ai appris en arrivant en France les nouvelles commotions relativement au nouveau système. J'en suis bien affligé ; j'ai bien de l'inquiétude. Je crains que les moyens de rigueur ne soient pas les meilleurs de tous pour arranger les affaires, et que l'aigreur ne s'empare des esprits, qu'il eût été fort à souhaiter qu'on eût pu rapprociier. » Et quelques lignes plus bas : « Suivant la maxime qu'on peut faire à autrui ce qu'il nous fait lui-même, le ministre anglais m'a appris qu'on décachetait en Angleterre tout ce qui avait rapport à la France; et voilà comme les basses ressources de la politique finissent par n'être plus qu'un commerce réciproque de vilenies qui n'est utile à personne.
« J'ai peur de devenir misanthrope, car je me surprends à réfléchir bien austèrement sur tout le mal que j'aperçois. J'ai eu besoin en Angleterre d'un manège bien délicat pour finir mon opération, car j'y i\i couru des risques de plus d'un genre ; enfin elle est faite et tout est en sûreté. »
On voit par ces lettres qu'il gardait son caractère avec les ministres, qu'il ne leur celait pas la vérité.
G. ANGELUCCI. 129
Arrivé à Amsterdam, pays oti le magistrat avait plus de complaisance que celui de Londres pourle ministère français, Beaumarchais trouva son marchand de libelles encore plus docile; le second manuscrit et tout ce qui était imprimé furent détruits. Des effets furent remis à cet homme pour acquitter les frais d'impression et même quelques autres pour le récompenser de sa fidélité dans l'exécution de ses promesses.
Satisfait d'avoir arraché quelques sifflets à l'envie et sauvé d'odieux désagréments à là Reine, il ne songeait plus qu'à visiter ce que la Hollande offre de plus curieux, à revenir en France rapporter au Roi les preuves de son zèle, et s'y occuper de sa grande affaire, lorsqu'il apprend que cet homme, qu'il devait revoir, est parti secrètement et subitement d'Amsterdam(i).
(i) Le lecteur s'étonnera peut-être de ne point trouver de notes détaillées sous le récit que commence ici Gudin. C'est qu'il le faudrait réfuter à chaque phrase, presque à chaque ligne, et cette discussion pied à pied serait oiseuse aujourd'hui que la lumière est faite, et définitivement faite, sinon sur le fond, du nroins sur les incidents de cette romanesque aventure. L*honneur en revient à M. d'Arneth, directeur des Archives de Vienne ; mais il est bon de rappeler, avec Éd. Fournier, que le prince de Ligne avait, dans un passage trop peu remarqué de ses Œuvres choisies, laissé entendre qu'en tout ceci Beaumarchais n'avait été qu*un mystificateur. Telle ne fut pas cependant l'opinion de ses contemporains, ni plus tard celle de M. de Loménie, qui, en i853, ne pouvait d'ailleurs avoir d'autre guide que le récit de Beaumarchais lui-même. Depuis lors, son point de vue s'était
l30 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
Cet homme qui, à Londres, avait traité avec lui sous le nom de William Hatkinson, et en Hollande sous celui de Guillaume Angelucci, se disait Vénitien de naissance et Juif de religion.
nécessairement modifié, et il n'est pas douteux que, s'il en avait eu le loisir, il n'eût remanié toute cette partie de son travail. Le livre de M. d'Arneth {Beaumarchais und Sqnenfels) parut à Vienne en 1868; il fut signalé Pannée suivante au public français par un certain nombre d'articles (M. Ed. Scherer, dans le Temps du i3 avril 1869; M. Henri Lavoix, dans le Journal officiel du 5 juillet; M. Georges d'Heylli, dans le Journal de Paris des i8 et 20 juillçt, etc.), qui tous mirent en œuvre la traduction ou plutôt l'adaptation qu'en avait donnée M. Paul Huot, conseiller à la Cour de Colmar : Beaumarchais en Allemagne {Lïhrsiine internationale, 1869, in-i8). Si l'on en croyait le trop modeste Avant-Propos de l'auteur, sur deux cents et quelques pages, il n'y en a peut-être pas quarante qui soient son œuvre personnelle; malheureusement, celles-ci sentent trop le réquisitoire, et M. Paul Huot cède à des habitudes professionnelles quand il fnterpelle Beaumarchais (p. 12b) et va même jusqu'à lui crier : Taise:{-vous ! L'exposé clair et méthodique de M. d'Arneth n'a pas eu besoin de ces eft'ets d'audience pour démontrer que Beaumarchais n'a pas été attaqué dans le bois de Neustadt, et que, s'il fut blessé, ce fut par lui-même et avec son propre rasoir; mais faut-il reiéguer parmi les êtres de raison ce Juif vénitien répon- * , dant tantôt au nom d'Angelucci, tantôt à celui d'Hatkin- ^ • son? L'auteur de la France juive, M. Ed. Drumont, avait-
f- / t-il vu juste en soutenant, sans allégiier la moindre
preuve, la participation d'Angelucci aux forfaits dont
^ .. * Beaumarchais l'a chargé ? Citons à propos de cet insai-
» sîssable personnage un détail d'histoire littéraire qui ne
J^ tire nullement à conséquence : Un sieur Angelucci,
f chargé de recherches sur l'histoire et le droit public
de la Corse, figure, en 1785, pour une somme de six
cents livres sur un état de gens de lettres demandant pen-
G. ANGELUCCI. l3l
Or ce Guillaume Angelucci était bien le plus déterminé fripon qui eût existé en Israël depuis le jour fameux où les enfants de Jacob empruntèrent et volèrent Por, les bijoux, la vaisselle des
sion, analysé et commenté par Ch. Âsselineau dans le Bulletin du bibliophile (1861, p. 542). Ces recherches ne semblent pas avoir jamais vu le jour, et Quérard n'en fait pas mention. Mais le pamphlet, dira-t-on? Pour suppléer à rimprimé original envoyé à Sartines, Kaunitz fit prendre une copie de VAvts conservé aux Archives de Vienne. Lorsque, en 1870, un article (anonyme) de M. Gaston Paris {Revue critique, I, 304) eut donné à entendre que l'examen de VAvis pouvait seul trancher la question d'authenticité, M. A. Geffroy inséra peu après dans le même recueil (II, i3) le début et la fin du pamphlet dont M. d'Arneth lui avait adressé la transcription. Rien de plus lourd, de plus banal, de plus soporifique que ces quelques pages. Sans doute, lorsque la verve de Beaumarchais l'abandonne, sa prose ne se distingue pas sensiblement de cette langue courante, « oublieuse déjà de toute tradition et dédaigneuse de toute originalité», que M. Geffroy note chez bon nombre de ses contemporains;' mais comment l'instinct littéraire de Beaumarchais ne l'eût-il pas averti que la forme même d'un libelle est le premier élément de son succès? Non-seulement jusqu'à ce jour, il était soupçonné d'avoir inventé du même coup le pamphlet et son auteur, mais voici que son plus récent biographe l'accuse d'un faux en écriture privée. Au Mémoire au Roi, dont Gudin et M. de Loménie ont fait usage, était annexée une copie du traité intervenu entre Beaumarchais et Angelucci. Ce document, fort long et fort minutieux, avait été communiqué par M. de Loménie à M. Paul Stapfer, qui l'a publié en 1874 dans la Bibliothèque universelle dQ Lausanne. L'original avait été saisi à Vienne, lors de l'arrestation de Beaumarchais; or M. Bettelheim a cru distinguer sur cette minute les hésitations d'une plume cherchant à imiter l'écriture anglaise dans ces mots placés
l32 HISTOIRE DE BJEAUMARCHATS.
Egyptiens, et les emportèrent dans les déserts d'Horeb et de Sinaï, oîi ils ne surent en faire qu'un veau, comme il est écrit aux livres de leurs propres chroniques.
Angelucci, tout orgueilleux d'avoir attrapé le chrétien qui passait pour le plus habile, remonta sur son cheval, plus fier que David après qu*il eut terrassé Goliath, et s'enfuit dans les déserts de la Westphalie, espérant gu'on le perdrait de vue dans la foule des petits Etats de la Germanie.
Peut-être Beaumarchais n'éprouva-t-il jamais plus de colère qu'en ce moment; il fit jaser d'autres fripons complices de ce Juif ou jaloux
sous deux paragraphes : G. Angelucci aprove le rescrit, et dans la signature. M. Paul Stapfer s'étonnait que le Juif ait consenti à signer un papier où il est qualifié de « menteur » et traité de la façon la moins diplomatique; si M. Bettelheim avait rencontré juste, il n'en eût pas coûté assurément plus à Beaumarchais de fabriquer une signature qu'une brochure; mais on conviendra aussi que c'est s'aventurer dans une série d'imputations fort graves et à peu près gratuites. Que Beaumarchais ait poursuivi à outrance et par tous moyens sa réhabilitation, cela n'est pas douteux : reste à savoir s'il ne fut pas le premier, — ou même le seul, — pris au piège en achetant fort cher un de ces pamphlets qui pullulaient alors à Londres et à Amsterdam, et en en retirant pour tout bénéfice un mois de détention? Ce ne serait pas la seule de ses spéculations qui se serait retournée contre lui. Au reste, il faut attendre les preuves que M. Lintilhac tient en réserve et qui mettront, paraît-il, à néant ces suppositions. Selon lui, Angelucci aurait existé ; c'est Morande qui l'aurait mis en rapport avec Beaumarchais, et celui-ci n'aurait point écrit une ligne de VAvis ni de toute rapsodie du même ordre.
AFFAIRE DE NEUSTADT. l33
de ses bénéfices, auxquels ils n'avaient aucune part. Il sut qu'il voulait aller à Nuremberg. Il prit des indications sûres, partit sur Theure, se mit sur ses traces, et vola nuit et jour à sa poursuite.
La poste allant beaucoup plus vite que le petit cheval de Tlsraélite, il comptait bien Patteindre. En effet, il aperçoit dans une forêt de sapins assez près de Neustadt, sur un cheval, une re dingote bleue, une perruque ronde, un chapeau anglais. Il croit reconnaître son homme. Tandis qu'il l'examine, le cavalier jette un coup d'œil sur la voiture qui le suit de près, la reconnaît, s'efiFraye, se précipite dans le bois et pousse son cheval à travers les arbres.
Beaumarchais prétexte un besoin, fait arrêter son postillon, saute en bas de sa voiture, poursuit à pied le cavalier, qui, cherchant à s'enfoncer dans le bois, ne peut aller vite, presse en vain son cheval , dont la multitude des troncs et des racines embarrasse la marche et fait broncher les pas. Il le joint au risque d'en être assassiné; mais le Juif, aussi timide qu'un fripon qui se voit pris, n'ose ni commettre un meurtre ni provoquer un combat. Il avoue sa friponnerie, convient qu'il a soustrait un exemplaire qu'il comptait faire réimprimer ; il ouvre sa valise et le lui remet.
C'était le cas de reprendre son bien où on le trouve. Cet exemplaire appartenait à Beaumar-
l34 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
chais, qui Pavait bien acheté et b;en payé. Il revit même dans la valise du Juif les effets qu'il lui avait donnés en payement. Il ne les reprit point; mais il crut pouvoir reprendre ceux dont il avait récompensé la fidélité d'un perfide qui, n'en ayant point, ne devait pas en recevoir le prix.
Cette justice faite, il laisse aller le Juif, et, satisfait encore une fois, il repasse au travers du bois pour rejoindre sa voiture et poursuivre sa route. Tout à coup, un homme à cheval se présente , saute à terre et vient à lui, un long couteau à la main, en proférant quelques mots allemands qu'il n'entend pas; mais l'air, le geste, le couteau étaient suffisamment expressifs.
Beaumarchais fouille dans son gousset, en tire non sa bourse, mais son pistolet, lève sa canne de l'autre main, contient le voleur, met un arbre entre eux , puis un second, fixant toujours le brigand, et, passant d*arbre en arbre, croit pouvoir rejoindre sa route et sa voiture. Bientôt il entend la voix d'un autre homme; il tourne la tête, aperçoit un grand coquin, en veste bleue, qui accourait et s'apprêtait à le saisir par derrière.
Pressé entre ses deux ennemis, il cherche à se débarrasser du seul qui lui paraisse armé; il s'ava^nce vers lui, croit Tabattre d'un coup de oistolet. L'amorce ne prend pas feu. Saisi au même instant par les épaules, il tombe renversé
AFFAIRE DE NEUSTADT. l35
par Pun de ces brigands et est frappé par l'autre.
Le couteau rencontre la boîte d'or qu'il porte sur sa poitrine , et qui referme la lettre du Roi ; la pointe glisse sur le métal, érafle la poitrine de Beaumarchais et lui perce le menton. ,
Beaumarchais se relève avec sa force et sa présence d'esprit accoutumées, se jette sur l'homme armé, lui saisit le poignet, lui dispute le couteau. L'autre brigand s'enfuit et semble abandonner son camarade, que Beaumarchais terrasse et désarme; déjà même il forme le projet de s'en rendre le maître, de l'entraîner, de faire prisonnier l'assassiiT- qui a voulu le tuer, et d'ajouter un fait extraordinaire à une aventure qui Tétait déjà excessivement.
Mais le fuyard revient accompagné de quelques autres voleurs, et Beaumarchais eût péri sous leurs coups si le postillon , étonné de son absence et le croyant égaré, n'eût sonné du cor; car tel est l'usage en Allemagne : tous les postillons portent un cor pour s'avertir dans les détours des routes étroites et embarrassées de leur pays.
Ce bruit inopiné dispersa les brigands et ramena Beaumarchais à sa voiture. Il était blessé à la main, à la poitrine, au menton, à la joue. Il n'était pas loin de Nuremberg; on l'y conduisit avec peine, car il souffrait et perdait beaucoup de sang.
l36 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
En dénonçant au bourgmestre de Nuremberg Tattentat commis contre ses jours, Beaumarchais lui donna le signalement du Juif et lui recommanda, au nom de Tlmpératrice-Reine, de faire arrêter cet homme, soit qu'il prît le nom de William Hatkinson ou celui de Guillaume Angelucci. Sur quoi, ce magistrat lui dit : « Je vois, monsieur, que vous n'avez pas été assassiné par des voleurs, puisque vous connaissez si bien les gens qui vous ont attaqué. »
Plusieurs motifs ponaient Beaumarchais à faire arrêter ce Juif. Il pouvait être complice des voleurs; il pouvait lui avoir menti une seconde fois et posséder encore un exemplaire ou un troisième manuscrit. Enfin, il pouvait donner quelques renseigneinents , ou sur l'auteur de ce libelle, ou sur la manière dont il lui était parvenu.
Ne pouvant supporter les mouvements de la poste, Beaumarchais se fît porter au bord du Danube et s'y embarqua dans le dessein d'aller à Vienne chercher des médecins et informer l'Impératrice de ce qui se passait et de ce qu'il avait fait.
En voguant sur ce beau fleuve, il m'écrivit une lettre particulière : « Encore, me mandait-il, vingt-cinq lieues et je serai dans un bon lit, à Vienne, où je serai au moins huit jours avant de me remettre en route. Je sens bien que j'approche d'une grande capitale. La culture, la na-
ARRIVÉE A VIENNE. iSy
vigation, les chapelles, les forts, tout m'annonce que nous arrivons. Les hommes augmentent à vue d'œil; ils vont se presser et enfin seront accumulés au terme de mon voyage. Cest au terme de mon éloignement que je veux dire; car j'aurai bien quatre cents lieues à faire pour revenir embrasser mes chers amis. » Ainsi donc, il arrivait à Vienne plein de joie et d'espérance, n'attendant que des secours et des éloges.
Il écrit à rimpératrice et lui demande une audience. Ne connaissant personne à Vienne, et ne voulant pas s'adresser à l'ambassade de France, il porte sa lettre au baron de N*** (i) , secrétaire de cette souveraine. Il trouve un homme froid, qui, le voyant balafré et ne le connaissant pas, le reçoit mal, lui demande ses motifs, et, sur son refus de les lui dire, refuse de se charger de sa lettre. Alors Beaumarchais prend le ton le plus fier et lui déclare qu'il le rend responsable envers l'Impératrice de tout le mal qui résultera de son refus, s'il s'obstine à ne point recevoir sa lettre. Le baron, surpris de ce ton, qui lui annonçait un homme plus important qu'il ne l'avait cru d'abord, lui dit qu'il ne croit point qu'il obtienne l'audience qu'il demande.
tt Ce n'est pas ce qui doit vous inquiéter, monsieur; si l'Impératrice me refuse une au-
(i) Le baron de Neny. (Mss. L.)
l38 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
dience, vous et moi nous aurons fait notre devoir; le reste est à la fortune. »
Le lendemain même, le comte de S*** (i), président de la régence à Vienne , vient le voir et lui propose de le mener à Schœnbrunn, où était alors l'Impératrice.
Il en reçoit une audience d'environ trois heures, lui montre la lettre du Roi, dont elle reconnaît récriture, lui conte ce qu'il a fait en Angleterre et en Hollande, surtout ce qui s*est passé dans la sapinière de Neustadt et les soins quMl a pris afin d'éviter à la Reine, sa fille, des désagréments dont la couronne ne préserve pas toujours, et qu'elle rend d'autant plus sensibles qu'on est moins accoutumé aux contradictions. Il lui remet l'exemplaire qu'il a enlevé à l'Hébreu Angelucci, et ,lui dit combien il a, recommandé de le faire arrêter.
En exposant les difficultés qu'il avait éprouvées à Londres, où Vhabeas corpus ne souffre pas que les ordres arbitraires d'un ministre se jouent de la liberté des citoyens, l'Impératrice ne put s'empêcher de lui témoigner qu'elle trouvait le roi d'Angleterre bien à plaindre.
« Lui? madame, lui répondit-il, il ne le paraît pas , mais Votre Majesté pense-t-elle que les Anglais le soient? »
Dans toute cette audience, l'Impératrice l'ac-
(i) Le comte de Seilern. (Mss. L.)
IL EST ARRÊTÉ. I Sq
cueillit avec une bonté touchante et lui montra une vive satisfaction du zèle qui le portait à exposer ses jours ainsi pour supprimer ce qui pouvait déplaire à sa fille. En quittant l'Impératrice, il retourna à Vienne.
Il attendait l'exemplaire qu'il voulait rapporter au Roi et que l'Impératrice avait promis de lui renvoyer dans les vingt-quatre heures par le comte de S***. Mais souvent, à la cour, tout change en un moment. Au lieu de ce comte, il voit entrer dans sa chambre, le lendemain au soir, huit grenadiers, la baïonnette au bout du fusil, deux officiers, Tépée nue, et un secrétaire de la régence, porteur d'un mot du comte de S***, qui l'invite à se laisser arrêter, se réservant, disait-il, de lui expliquer de bouche les raisons de cette conduite. « Point de résistance, lui dit le chargé d'ordres. — Monsieur, lui répond-il froidement, j'en fais quelquefois contre les voleurs, jamais contre les Empereurs. »
On met les scellés sur tous ses papiers; on lui ôte tous ses effets; il demande à écrire à l'Impératrice; on ne le lui permet pas, et on laisse cette nombreuse garde dans sa chambre, où elle resta trente et un jours.
J'ai toujours soupçonné que cet acte de violence, plus digne d'un despote d'Asie que d'un souverain d'Europe, provenait moins de l'Impératrice que de son ministre , indigné qu'on ne se fût pas adressé à lui pour avoir une audience
de sa Reine, car il n*y en a que trop qui ressemblent au satrape de Ninive et à TAssur de S émir amis (i).
Quoi qu^il en soit, le trente et unième jour d'une détention si rigoureuse, un officier arrive et dit à Beaumarchais :
« Vous êtes libre, monsieur, de rester ou de partir, selon votre plaisir ou votre santé. — Quand je devrais mourir en route, je ne resterais pas un quart d'heure à Vienne. » On lui présente mille ducats de la part de l'Impératrice; il les refuse. « Vous n'avez point d'autre argent pour partir, lui dit-on, tous vos effets sont en France. — Je ferai donc mon billet de ce que je ne peux me dispenser d'emprunter. — Monsieur, une Impératrice ne prête point. — Et moi je ne reçois point d'argent d'une puissance étrangère, chez qui j'ai été si odieusement traité. — Monsieur, l'Impératrice trouvera que vous prenez de grandes libertés avec elle d'oser la refuser. — Monsieur, la seule liberté qu'on ne puisse empêcher de prendre à un homme respectueux, mais aussi cruellement outragé, est celle de refuser des bienfaits. Au reste, le Roi, mon maître, décidera si j'ai tort ou non de tenir une telle conduite. Mais, jusqu'à sa décision, je ne veux ni ne puis en avoir d'autre. »
(i) Gudin fait ici une nouvelle allusion aux vers qu'il a déjà cités, p. 32.