IL REÇOIT UN DIAMANT
cordons et des rubans que les guerriers français ont remporté tant de victoires; c'est avec les éloges émanés de leur Parlement que les Anglais se sont rendus les maîtres des mers; c'est surtout avec la libre explosion des louanges publiques, avec Taccueil caressant des souverains que les . talents se développent et que les hommes , gouvernés par l'honneur, l'emportent si prodigieusement sur ceux qui n'agissent que par crainte ou par Favidité du gain.
On ne pouvait forcer l'Impératrice à reprendre un argent qu'elle avait voulu donner. On Téchangea contre un diamant que Beaumarchais reçut en son nom et qu'il porta publiquement comme un présent de cette souveraine.
Lorsque Beaumarchais exposait sa fortune, épuisait sa santé, hasardait sa vie pour écarter le mauvais génie qui planait déjà sur la tête d'une jeune reine, et qui devait la dévorer un jour, il faisait un sacrifice plus important que la fortune: il laissait écouler le temps où il lui était permis de présenter requête au Conseil pour se relever de l'injuste arrêt porté contre lui. Les délais étaient expirés précisément dans le temps où il était prisonnier à Vienne, et par l'ordre de qui? — de la mère même de la princesse qu'il cherchait à dérober au malheur!
Personne ne réfléchissait sur ces contrastes. La Reine ignorait ce qui se passait. Le Roi eût été informé de tout s'il se fût donné la légère
peine de parcourir les Mémoires que lui apportait M. de Sartines; mais la multitude des affaires nuit à toutes. Les rois s^accoûtument à se faire rendre un compte succinct de chacune. Le ministre, qui se contente souvent du compte qui lui a été rendu par un secrétaire, ne songe qu'à être bref en parlant au Roi et se garde bien de faire valoir tout autre que lui-même. Ainsi les rois savent rarement comment l'homme chargé d'exécuter une entreprise difficile s'est acquitté de sa commission. Les ministres, dans leurs rapports trop abrégés, leur voilent souvent les moyens ingénieux dont s'est servi celui qu'ils ont employé, les fatigues qu'il a essuyées et les dangers qu'il a courus. Ils apprennent seulement au prince qu'on a réussi ; en sorte que, de la hauteur où les rois sont placés, tout s'aplanit à leurs yeux ou n'y parvient pas. J'ai toujours douté que le Roi ait été bien informé des détails que Beaumarchais cherchait à lui faire parvenir par M. de Sartines ou par le comte de Maurepas, quoiqu'il fût aimé de l'un et de l'autre.
En revenant d'Allemagne, Beaumarchais crut qu'il devait se dérober aux importunités que lui attirait la curiosité de tout le monde au sujet de son voyage. Il crut même qu'il serait bon, pour dérouter les curieux, d^ôier toute idée d'importance à sa mission. Dans sa route, il composa la chanson la plus gaie et la plus folle; elle se répandit dans Paris aussil ^t qu'il y fut arrivé;
COUPLET SUR LUI-MEME. l^-S
elle ramenait les idées sur lui-même et sur son affaire, car il eut soin de lancer dans un des derniers couplets un trait épigrammatique contre le nouveau Parlement. Elle commençait par ce couplet :
Toujours, touJQXirs, il est toujours le même, Jamais Robin
Ne connut le chagrin;
Le temps sombre ou serein,
Les jours gras, le carême;
Le matin ou le soir;
Dites blanc, dites noir.
Toujours, toujours, il est toujours le même (i).
Il revenait, bien résolu de se montrer le même au Roi, aux ministres, à tous les intrigants qui cherchaient à lui nuire. Il ne craignait point d^être seul contre tous; il se confiait dans sa force, dans sa célébrité, dans la bienveillance du public, dont la voix n'était pas alors sans crédit. Les applaudissements étaient pour lui la plus précieuse des récompenses ; elle fortifiait son
•— I ^ !■ Il
(i) La Correspondance secrète, politique et littéraire, dite de Métra (tome I, p. io3), en reproduisant cettéf chanson, paroles et musique, ne se fait pas faute d'y ajouter le couplet suivant, qu'elle attribue à Marmontel :
Toujours, toujours, il est toujours le même. Ce polisson
Qui se croit beau garçon~;
On voit dans sa chanson
Son impudence extrême;
Quand Thémis le flétrit.
Loin d'en être contrit.
Toujours, toujours, il est toujours le même.
courage 9 entretenait sa gaieté et l'encourageait à dire :
Toujours, toujours, il est toujours le même.
Plein de ce sentiment, il fut quelque temps après son retour faire visite à M. Le Normand (i), trop connu malheureusement par l'amour que sa première femme avait inspiré à Louis XV vingt ans auparavant. Il trouve tous les amis de M. Le Normand rassemblés pour célébrer sa fête. On le reçoit avec transport; on Pinvite à prendre part aux jeux préparés, en y ajoutant des vers ou des couplets. Il s^enferme quelques moments et compose, sur un air très-marquant, une chanson villageoise que Dugazon (2}, déguisé en paysan, vint chanter au milieu de rassemblée. Je n'en rapporterai ici que quelques vers, pour montrer avec quelle gaieté il saisissait l'occasion de réveiller l'attention sur une affaire où l'opinion publique devait avoir tant d'influence. Voici ce qu'il imagina de faire dire à son paysan :
Mes chers amis, pourriez-vous m'enseigner Z'un bon seigneur dont chacun parle ?
(i) Charles-Guillaume Lenormand, seigneur d'Étiolés, qui avait épousé, le 9 mars 174 1, Jeanne-Antoinette Poisson, depuis marquise de Pompadour.
{'!) J. B. Henri Gourgaud, dit Dugazon, né à Marseille, le i5 novembre 1746, mort à Sandillon (Loiret), le 1 1 octobre 1809. Selon la Biographie Didot, il aurait contribué à faire élargir Beaumarchais en août 1792. Ni Gudin ni M. de Loménie ne parlent de cette intervention.