‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 50 sur 168 · LETTRES A SARTINES. I · texte numérisé non relu

LETTRES A SARTINES. I

de cacher le venin sous des phrases de miel! Au vrai, les gens qui étaient les plus opposés au retour du Parlement sont aujourd'hui ceux qui crient le plus fort contre vos édits. Il paraît qu'on cherche à bien aigrir ce corps chancelant contre le jeune Roi pour semer de nouveaux troubles et en profiter. »

Dans sa lettre du 1 1 décembre, il écrivait à ce ministre :

« Je vois qu'en général on est étonné, offensé, et même effrayé de l'avis que Monsieur a ouvert au Palais, contenant l'obéissance implicite la plus servile et la plus silencieuse aux édits, sans qu'il 7 ait lieu, selon lui, de délibérer même sur ces édits, quoique les édits en laissent la liberté.

(( Mais Taffliction générale porte moins sur l'avis en lui-même que sur l'inquiétude de savoir si cet avis tranchant vient de Monsieur ou des ministres, ou, ce qui serait plus affligeant encore, du Roi lui-même, qui, jusqu'à présent, s'est fait connaître par tant de bienfaisance et de bonté. L'avis de M. le duc d'Orléans a, dit-on, été mou, inutile et comme nul. Celui qui a prévalu, motivé fortement, plein de respect pour le Roi, d'amour pour le bien public, fort sage et tendant à la paix, à la conciliation des esprits^ a fait d'autant plus de plaisir qu'il a été ouvert par M. le prince de Conti, dont beaucoup de gens affectaient de craindre la chaleur, la franchisé et la fermeté gauloise.

l54 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

a En mon (larticulier, je suis fort aise que l'affaire se traite devant les princes, frères du Roi. D'aussi grands intérêts ne peuvent avoir des opinions trop illustres, et les petites cabales qui prévalent souvent dans des comités particuliers, dans des examens de commissaires, s^évanouissent toujours dans une assemblée illustre, oïl chacun, forcé de se respeaer, respecte au moins Topinion publique. »

Je cite avec plaisir ces extraits des lettres de Beaumarchais, non-seulement parce qu^ils montrent sa façon de penser sur les affaires publiques, et qu'ils font voir que^ dans sa correspondance, il gardait son caractère avec les ministres, mais surtout parce qu'ils pourront servir à l'histoire de ce règne infonuné; indiquer la disposition des esprits , la bonté du Roi, l'incertitude des ministres, qui voulaient, en rétablissant l'ancienne magistrature, la contenir, et ne savaient où placer la borne qu'elle ne pourrait franchir; l'embarras des princes, qui désiraient de complaire au Roi et ne point avilir le corps dont ils étaient les premiers membres; la fierté du Parlement, fermement résolu à recouvrer l'intégrité de ses droits; la nation appuyant de de ses vœux les vœux de ce grand corps; et le clergé mécontent du retour des magistrats qui s'étaient opposés si souvent à ses prétentions.

Quant à ses intérêts particuliers, voici comment Beaumarchais les traitait :

LETTRES A SARTINES. l55

« Pai fait, écrivit-il à ce même ministre, auquel ressortissait la plupart des affaires dont il était chargé, j'ai fait, depuis le mois de mars dernier, plus de dix-huit cents lieues; — c'est bien aller, je pense. J'ai coupé le sifflet à trois monstres, en détruisant deux libelles et en arrêtant l'impression d'un troisième. Pour cela, j*ai laissé mes affaires au pillage, j'ai été. trompé, volé, assassiné, emprisonné, ma santé est détruite; mais qu'est-ce que tout cela fait, si le Roi est content? Faites qu'il me dise seulement : « Je suis content », et je serai le plus content du monde. D'autres récompenses, je n'en veux point. Le Roi n'est que trop entouré de demandeurs avides. Qu'il sache au moins qu'il a, dans un coin de Paris, un serviteur désintéressé ; c'est toute mon ambition. Je compte sur vos bons offices pour cela.

(i J'espère encore que vous n'avez pas envie non plus que je reste le blâmé de ce vilain Parlement, que vous venez d'enterrer sous les décombres de son déshonneur. L'Europe entière m'a bien vengé de cet odieux et absurde jugement, mais cela ne suffit pas. Il faut un arrêt qui détruise le prononcé de celui-là : j'y vais travailler, mais avec la modération d'un homme qui ne craint plus ni l'intrigue ni l'injustice. J'attends vos bons offices pour cet important objet.

(( Votre dévoué

« Beaumarchais. »

l56 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

On fut, selon Pusage immémorial de .toutes les cours^ beaucoup moins empressé à lui rendre justice qu^à se servir de son zèle. Cependant, on leva la défense de jouer le Barbier de Séville, défense caduque qui, depuis deux ans, privait le public de cette comédie.

J'ai déjà observé qu^une pièce est une espèce de procès plaidé par les acteurs et jugé par les spectateurs. J'ai déjà dit que les amis de Beaumarchais ne doutaient point qu*il ne gagnât celui-ci; — ils se trompèrent. Les juges séant ou plutôt debout au parterre se montrèrent inexorables, et la pièce tomba.

L^auteur forma aussitôt appel du parterre au parterre^ car ce tribunal singulier, rigoureux, passionné, facile à surprendre, est pourtant impartial et juste; il casse lui-même les arrêts qu'il a rendus en première instance, relève ce qu'il avait injustement abattu^ et condamne à l'oubli ce qu^il avait applaudi, en se laissant séduire par quelque illusion théâtrale.

Or il avait été fort juste, le jour de cette première représentation. La comédie qui nous avait enchantés à la lecture nous parut longue au théâtre. Une surabondance d^esprit amenait la satiété et fatiguait Tauditeur.

Beaumarchais émonda son arbre trop touffu, arracha les feuilles qui cachaient les fleurs, et, pour que rien ne manquât à sa coupe, il supprima un acte, transporta une scène du premier

Page 1