FIGARO
teur était Français et même Parisien, il fallait bien qu'il y eût en lui quelques-uns des traits qu'il avait rassemblés, pour en créer le caractère original dont il enrichissait le théâtre.
Certes, aucun personnage comique n'a plus le ton, Tesprit, la gaieté, l'intelligence, la légèreté, l'espèce d'insouciance et l'intrépide confiance en soi-même qui caractérisent le peuple français. Peut-être même Tauteur, s'il eût écrit dans un pays libre, en eût-il fait le prototype de ce peuple français; il y aurait peu à faire pour passer du caractère individuel si bien saisi au caractère national.
Mais que de cris on eût jetés s'il l'eût tenté ! Un auteur oser caractériser un peuple! Oui, messieurs ! Et, tous les Jours encore, on applaudit Aristophane d'avoir Joué dans sa comédie des Chevaliers le peuple d'Athènes sous le nom du bonhomme Demos, et d'avoir fait rire les Athéniens d'eux-mêmes. Les auteurs anglais jouent tous les jours le peuple anglais sous le nom de John Bull, Jean le Bœuf, et le font rire de ses propres défauts. Les Athéniens et les Anglais ne s'en scandalisèrent jamais, et si Arlequin est, comme je le crois, la caricature du peuple italien opprimé par les deux puissances, on voit que les Italiens n'en ont fait que rire.
Qu'on examine ces quatre personnages sous ce point de vue, qu'on les compare et qu'on Juge qui l'on aimera le mieux, du bonhomme Demos,
du balourd Arlequin, du grossier John Bull ou du beau, du gai, de Paimable Figaro, se moquant de ses maîtres et, ne pouvant s^en passer, murmurant du joug et le portant avec gaieté.
Les Zoïle, les Maevius , les Wasp, les Fréron du temps critiquèrent au hasard ce caractère, mais tous les corsaires de la littérature, tout le servum pecus d^Horace, tâchèrent de s'en emparer. On le mit, ou plutôt on le défigura sur tous les théâtres. On vit paraître les Deux Figaro. et le Petit Figaro. On crut jouer l'auteur, et Ton montra seulement qu'on n'avait pas compris le caractère qu'on essayait de retracer (i).
Beaumarchais n'était pas encore relevé de son blâme quand il donna cette pièce, le 23 février 1775. Beaucoup de gens croyaient qu'il ne le serait jamais, puisque les six mois de délai accordés par la loi pour en appeler étaient expirés. La première approbation donnée au Barbier de Sévi lie par un censeur avait été signée par ce Marin dont il s'était tant moqué dans ses Mé* moires. CettQ signature constate que cette comédie avait été composée longtemps avant son procès, et non depuis ses Mémoires^ comme le
(i) Ces imitations et ces parodies se produisirent et se multiplièrent, non à l'occasion du Barbier de Séville, mais à propos du Mariage de Figaro; M. H. Gordier en a très-soigneusement relevé la liste, qui occupe les no» 214-253 de sa Bibliographie, et qui comporte aussi les adaptations faites de nos jours.
NOUVEAU VOYAGE A LONDRES. l63
dit La Harpe, qui s'est trompé sur ce fait comme sur tant d'autres. Toutes ces erreurs n'empêchent pourtant pas que son Cours de littérature ne contienne d'excellents principes et ne soit fort instructif. Il faut seulement s'en méfier quand il parle de ses contemporains qui l'offusquaient quelquefois, et des philosophes dont il ne comprenait pas les principes.
Beaumarchais avait encore deux affaires importantes : l'une, de se réhabiliter; l'autre, de faire revoir le jugement rendu en faveur du légataire universel.
Ce légataire venait de publier un gros mémoire contre lui. Il y répondait lorsqu'il plut au comte de Maurepas de le choisir pour l'envoyer à Londres dissiper les intrigues qui se formaient sans cesse sous un prince trop jeune et un ministre trop vieux pour tenir d'une main bien ferme le gouvernail de l'État.
Beaumarchais partit le 8 avril 1775 et fut à peine en route qu'il aperçut un homme achevai qui ne le perdait pas de vue et ne faisait ni plus ni moins de postes que lui. Il changea de route et vit encore le même homme sur ses pas. Il reprit sa première route et fut encore suivi. En descendant de chaise^au port de Boulogne, il dit tout haut qu'il se reposera un jour ou deux avant de s'embarquer, frète en secret, sans difierer, un petit bâtiment pour lui seul, et met à à la voile la même nuit, quoique le vent fût
contraire. Il descend au petit village d^Hastings, à quinze lieues au sud-est de Douvres ; il arrive à Londres sous un autre nom que le sien.
Ce mystère ne le dérobe pas aux yeux qui Tespionnent. Il reçoit une lettre anonyme; c'était une menace de le &ire assassiner s'il ne quittait Londres au plus vite. Aussitôt, il reprend son vrai nom, répond à Panonyme par les papiers publics, rassure qu'il restera, qu'il se montrera partout, et l'invite à se faire connaître.
Et de quoi s'agissait- il encore? de libelles, de vers aussi obscènes que plats. Les inventeurs secrets de tant de méchancetés, désespérant de se faire lire, surtout par de grands personnages soupçonnés de ne pas aimer la lecture, avaient eu recours à un autre genre de noirceur. Ils faisaient graver des estampes satiriques, beaucoup plus efficaces pour nuire qu'un libelle. Cela saute aux yeux : on n'a pas la peine de lire, de tourner un feuillet, d'ouvrir une brochure. Voilà telle femme et tel homme, dans telle attitude; on les voit; on les reconnaît au premier coup d'oeil. Le coup de poignard est porté dans le cœur aussi promptement que le regard tombe sur l'estampe. Les soupçons s'élèvent ; les dissensions secrètes commencent; la haine, le scandale, les discordes deviennent enfin publiques, et les pervers cherchent, dans le désordre, à se saisir des avantages qu'ils en ont espérés.
Ces estampes paraissaient plus dangereuses
LIBELLES DIVERS. l65
que les deux libelles qui s^impritnaient alors, l'un par une femme, l'autre par un moine défroqué. La dame, qui se disait femme de qualité, s^appelait Campagnol, se donnait le nom de Vernancourt, faisait imprimer un ouvrage intitulé : Considération sur les mœurs de mon siècle, dédié au souverain qui le lira et Papprouvera, par un homme d*État sans perruque.
La platitude d'un tel titre devait dégoûter nonseulement les souverains, mais tout homme sensé, d'ouvrir un ouvrage qui s'annonçait si mal. Le moine défroqué était un prémontré apostat, nommé Vignoles. Il composait un petit journal scandaleux, dont les matériaux, vrais ou faux, lui étaient envoyés de Paris (i). Il y insérait tout ce qu'il imaginait qu'on tramait ou qu'on disait en France contre les ministres ou le gouvernement; — entre autres un prétendu édit du Roi en vers, oti on lui faisait dire qu'il ne voulait être Roi qu'en apparence. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque où Ton imprimait ces dégoûtantes turpitudes, il n'y avait pas encore une année révolue que l'infortuné Louis XVI était sur le trône.
On est tenté de croire à la fatalité en voyant déjà se préparer l'affreuse destinée de ce prince
(i) Le pamphlet et le journal ne sont pas plus connus aujourd'hui que leurs auteurs. D'Éon, dans un de ses factums, parle de Vignoles comme de l'avocat auquel il aurait confié sa cause.
l66 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
et celle de son épouse ; car c'était contre elle que le burin essayait de l'emporter en' méchanceté sur la plume des libellistes.
Beaumarchais commençait à se convaincre que quelque grand personnage soufflait ce feu, ainsi qu'il l'avait mandé au ministre dès le mois d'octobre précédent, mais il se trompait alors sur le nom du grand seigneur.
Au travers de toutes ces intrigues, il mande au Roi, le 27 avril 1775 : a Après avoir pris des mesures pour détruire, sans se compromettre, ce nid de vipères, je me suis livré à une étude plus noble et à des recherches plus satisfaisantes, et mon nom seul m'ayant fait accueillir par des gens de dififérents partis, j'ai pu m'instruire aux bonnes sources de tout ce qui a rapport au gouvernement et à la situation actuelle de l'Angleterre. Je suis en état de mettre sous les yeux de Votre Majesté des tableaux instructifs, très-fidèles, fort étendus ou succincts des hommes et des choses.
« Je puis donner les notions les plus saines sur l'action de la métropole, sur ses colonies et la réaction du désordre de celles-ci sur l'Angleterre; ce qu'il en doit résulter pour les uns et les autres; l'importance extrême dont tous ces événements sont pour les intérêts de la France ; ce que nous devons espérer ou craindre pour nos îles à sucre ; ce qui peut nous laisser la paix ou nécessiter la guerre. Enfin, je puis dire des cho-