‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 55 sur 168 · LE CHEVALIER D*ÉON. I · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER D*ÉON. I

faut Ten croire, le roi d'Angleterre Ta fait assurer, ces jours derniers, qu'il appuierait la demande qu'elle fait de prendre congé, comme plénipotentiaire.

« Je lui ai beaucoup observé que la décence politique me paraissait un obstacle invincible à cette prétention, et que, devant renoncer pour jamais à toute carrière virile, il devait lui suffire d'être parfaitement justifiée de tous les tons qu'on lui avait imputés, pour rentrer en France, sous les habits de son sexe. A la manière dont elle m'a écouté, j'ai entrevu que le succès de son retour dépend absolument de l'habileté du négociateur qu'on y enverra. »

On en avait déjà envoyé deux, M. de Pom***(i ), qui, pour la mieux séduire, avait offert de l'épouser et protnettait de lui faire avoir, delà part du Roi, cent mille écus de dot, si elle consentait à lui donner sa main, proposition qui lui parut un piège, et qui ne réussit point.

L'autre était un monsieur Le R*** de Pr*** (2), qui ne promit point d'épouser cette héroïne de quarante-sept ans, vieillie sous les armes; mais il n'eut pas un plus beau succès.

Le but des ministres était de retirer quelques

fi) De Pomereux.

(2) Le Roy de Prunevaux, capitaine d'artillerie, ami particulier de M. de Vergennes, selon M. le duc de Broglie. Ces deux personnages sont nommés en toutes lettres dans le Mss. L.

lyO HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

lettres du feu Roi dont la chevalière d'Eon exagérait Pimportance. Il semblait, à Fentendre, qu^elles pouvaient nuire à la mémoire de LpuisXV et allumer la guerre entre les deux nations, quoique, dans le fond, ils ne pussent guère compromettre que le comte de G***(i). D'ailleurs, q.z% papiers perdaient de jour en jour l'utilité dont ils pouvaient être pour nuire ou pour servir.

Beaumarchais, persuadé qu'ils ne valaient ni les inquiétudes qu'ils causaient, ni l'argent qu'elle en demandait, avait écrit à M. de Sartines dès le 17 novembre 1774 : « Le secret de d'Éon est de tromper ceux qui croient le surprendre, et de palper les cent mille écus, et de rester à Londres. »

On peut juger si, d'après cette opinion connue et inspirée par lui-même au ministre, il dut examiner scrupuleusement cette femme avant de se charger de la servir.

La vie de cette infortunée tenait du roman. Victime du caprice de ses parents, ou plutôt de leur avarice (2), elle avait été baptisée comme

(i) Le comte de Guerchy, ambassadeur de France à Londres. D'Éon l'accusait d'avoir voulu le faire empoisonner par Treyssac de Vergy, pour s'emparer de ses papiers.

(2) En ceci, comme en tout le reste d'ailleurs, Gudin a été la dupe de d'Éon. L'extrait baptistaire de celui-ci, relevé sur les registres de la paroisse de Notre-Dame de Tonnerre, à la date du 7 octobre 1728 (il était né le 3), lui donne les prénoms de Charles-Geneviève'V.oyix^-kM" guste-André-Timothée; les deux premiers étaient, soi-

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garçon, parce qu'il s'agissait de conserver dans la famille un bien qu'elle devait perdre faute d'hoirs mâles. Vêtue en homme au sortir du maillot, elle reçut une éducation virile, apprit les langues anciennes, l'équitation, l'escrime, se distingua dans l'étude et dans les armes, suivit le barreau, servit à la guerre, fut employée dans les intrigues politiques dont elle se démêla avec adresse, et montra dans les armées un courage non-seulement rare chez les femmes, mais qui eût fait honorer un guerrier du surnom de brave. Blessée, couverte de cicatrices, elle gagna

vant un usage constant alors, ceux de son parrain et de sa marraine, et il serait puéril d'en conclure qu'il y ait eu là une confusion préméditée. Lors de la polémique soulevée de nouveau après la mort du chevalier sur l'incertitude de son sexe, un avocat connu, Falconnet, prétendit que le père de d'Éon tenta cette audacieuse substitution, non pour assurer un héritage à ses descendants, mais afin de profiter de la haute situation de son frère, d'Eon de Tissey, secrétaire général de M. d'Argenson, lieutenant de police, et qui s'était, paraît-il, chargé de l'avenir de ses neveux. Outre une fille aînée, mariée plus tard à un Irlandais au service de la France, nommé O'Gorman, Louis d'Eon de Beaumont n'avait eu qu'un fils, mort en bas âge, et c'est à la naissance de Charles- Geneviève qu'il se serait décidé à tenter une pareille aventure! Malheureusement, cette belle invention a contre elle non-seulement les attestations unanimes des compatriotes et des contemporains de d'Eon, mais le procèsverbal d'autopsie et la gravure exécutée à la même époque. Le témoignage singulier arraché, pour appuyer la thèse contraire, à mademoiselle Bertin, ancienne marchande de modes de Marie-Antoinette, n'a pas réussi à faire prendre le change à postérité.

la croix de Saint -Louis sur les champs de bataille. Devenue secrétaire d'ambassade, elle eut un moment le titre de plénipotentiaire.

On lui reprochait trop d'inquiétude dans le caractère, la passion de se mêler dans toutes les intrigues, la fureur de terminer par un coup d'épée tout ce qui n'aurait dû Têtre que par la raison. Voilà pourquoi on voulait qu'elle reprît la robe de son sexe, et même qu'elle cessât de porter la croix de Saint- Louis.

Mais cette femme qui avait perdu sa jeunesse, flétri ses charmes dans des occupations militaires, dissipé sa vie sans connaître l'amour, l'amitié, la maternité, car elle avait été réduite à vivre avec assez d'austérité, au milieu de la licence des camps et des corps de garde, pour que son sexe n'y fût pas soupçonné ; cette femme pouvait-elle reprendre la modestie, la modération, les habitudes tranquilles qu'elle n'avait jamais connues? Elle ne pouvait quitter les habitudes soldatesques et parler sans employer les expressions énergiques dont elle s'était servie de préférence pour se masquer pendant un demi-siècle.

Vivre en homme et se faire respecter par les armes était le seul dédommagement qu'elle eût du sacrifice de toutes les affections de la nature, qu'elle avait immolées pour obtenir des honneurs virils; et toutes ses espérances avaient été trompées par sa malheureuse querelle avec le

GUDIN l'accompagne EN ANGLETERRE. l'j'i

comte de G***; elle ne pouvait lui pardonner; elle en était plus à plaindre.

Femme et malheureuse étaient deux titres toutpuissants sur le cœur de Beaumarchais. A son retour en France, il parla d'elle au comte de Maurepas comme d'une femme fière et sensible. Il éveilla sa bienveillance en faveur de cette infortunée, fut chargé de traiter avec elle et d'éprouver par lui-même s'il était possible de la rendre raisonnable; beaucoup de gens en doutaient.

Cette affaire n'était que frivole près de celles qui firent repartir Beaumarchais quelques moisaprès. Il m'emmena avec lui; mon premier voyage avait été trop court pour bien connaître ce pays, moins curieux par ses monuments que par ses lois et ses mœurs publiques.

Nous nous embarquâmes à Calais au coucher du soleil; la mer calme, le ciel pur, point de vent ; la marée, en se retirant, nous emmenait avec elle. Le spectacle de la nuit sur l'Océan était nouveau pour moi. Quelques oiseaux plongeurs se jouaient encore sur les flots; d'autres se hâtaient de regagner la rive. L'Océan de moment en moment devenait plus obscur; les astres, plus brillants et plus nombreux ; le croissant se levait et paraissait voguer à l'horizon, comme une barque brillante. Le silence régnait au loin, mais il n'était pas profond comme dans les campagnes; on entendait le mouvement des

eaux, le bruit du sillage; la proue, en fendant Tonde, faisait jaillir des étincelles électriques autour du navire. Les feux de plusieurs fanaux, élevés sur des rochers pour diriger les navigateurs dans l'obscurité, contrastaient avec la scintillation des étoiles et offraient des points lumineux qui semblaient rougis par les vapeurs de l'atmosphère. Il ne nous manquait que de la musique, et notre navigation eût ressemblé à une partie de plaisir. Nous avions des passagers et même des femmes aimables. Je fis une connaissance particulière avec M. Mig***, que sa curiosité avait porté à visiter toutes les cours de l'Europe, à comparer toutes les capitales et tous les monuments; il ne lui restait plus à voir que l'Angleterre. Nous allâmes ensemble parcourirtous les environs de Londres, tandis que mon ami, resté dans cette capitale, s'occupait des affaires qui ïy avaient appelée A mon retour à Londres, je me remis au travail qui m'occupait alors. C'était un Essai sur les progrès des arts et de Vesprit humain sous le règne de Louis XV {i). Il était dédié aux mânes de ce roi et des grands hommes qui avaient vécu sous son règne. C'était un ouvrage historique propre à

(i) Le titre exact est celui-ci : Aux mdnes de Louis XV et des grands hommes qui ont vécu sous son règne, ou Essai sur les progrès des arts et de Vesprit humain sous le règne de Louis XV. Aux Deux- Ponts, imprimerie ducale, 1776, 2 vol. in-8», ou Lausanne, 1777, in-8".

GUDIN ET d'ÉON. Ij5

faire comparer ce qui s'était fait de grand et d'utile sous les deux règnes de Louis XIV et de Louis XV.

Lorsque je me livrais tout entier à ce travail, Beaumarchais vint m'apprendre quUl allait repasser en* France, afin d'y faire décider en peu d'heures une affaire qui l'occuperait pendant deux mois, s'il entreprenait de la traiter par lettres.

Il me laissa le choix de venir avec lui ou de rester à Londres pendant son absence, qui ne serait, disait-il, que de huit jours. Je préférai rester, ne voulant plus quitter mon ouvrage qu'il ne fût achevé. Il me confia un dépôt de vingt mille francs en or, me remit en outre pour mon usage une lettre de change de mille écus et une cinquantaine de guinées, afin que je ne manquasse de rien dans le caâ où son absence se prolongerait, ou dans celui où quelque événement imprévu l'empêcherait de revenir.

Il revint en eiîet un peu plus tard qu'il ne l'avait cru. Mon ouvrage était achevé, je n'eus plus rien à faire qu'à voir tout ce que cette contrée, féconde en hommes de mérite, offre de curieux à un étranger.

Wilkes, malgré l'animadversion du Roi, était lord-maire cette année. Ce fut à dîner chez lui que je rencontrai d'Éon pour la première fois. Frappé de voir la croix de Saint-Louis briller sur sa poitrine, je demandai à mademoiselle Wilkes quel

était ce chevalier. Elle me le nomma : « Il a, lui dis-Je, une voix de femme, et c'est de là vraisemblablement que sont nés tous les propos qu'on a faits sur son compte. » Je n'en savais pas davantage alors. J'ignorais encore ses relations avec Beaumarchais; je les appris bientôt par ellemême. Elle m'avoua en pleurant qu'elle était femme et me montra ses jambes couvertes de cicatrices, reste des blessures qu'elle avait reçues, lorsque, renversée sous son cheval tué, un escadron lui passa sur le corps et la laissa mourante dans la plaine.

Je fus passer quelque temps avec elle et avec Beaumarchais dans les terres du lord Ferrers, pair et amiral d'Angleterre. En sortant d'une auberge où nous avions dîné, prêts à remonter en voiture, nous vîmes arriver une diligence. Beaucoup de voyageurs en descendirent. Un d'eux, m'entendant nommer Beaumarchais, s'approcha de moi et me demanda s'il était avec nous; je le lui montrai. « Je m'estime bien heureux, monsieur, lui dit-il, de vous rencontrer au moment 011 j'arrive en Angleterre. Je viens de Philadelphie; j'y ai lu vos Mémoires; ils y ont fait la plus vive sensation, et ont donné de vous la plus haute opinion à ce peuple amoureux de la liberté. » — Mon ami, lui dis-je, lorsque cet Américain nous eut quitté, ce jugement des peuples du nouveau monde doit être regardé comme celui de la postérité; ils sont

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