‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 57 sur 168 · REFLEXIONS SUR L ANGLETERRE. I · texte numérisé non relu

REFLEXIONS SUR L ANGLETERRE. I

votre liberté; prenez garde qu*on ne forge en Amérique les fers dont on voudrait vous charger en Europe. Tant de places à la nomination du Roi lui attachent trop de familles. »

Nous ne pensions pas tout à fait de méme^ mon ami et moi^ sur les affaires de TAngleterre. Il croyait qu'elle serait plus affaiblie qu'elle ne Ta été par la perte de ses colonies. Nous aimions également la gloire de la France, mais je ne la plaçais pas dans l'affaiblissement des Anglais. Je voulais que nous fussions grands en nous élevant sans ravaler aucun peuple de sa hauteur. Je prisais plus une grandeur réelle qu'une grandeur relative; celle d'Athènes que celle des Perses, par exemple. Je ne regardais pas l'Angleterre comme la rivale de la France, mais comme une émule nécessaire. Ces deux nations se disputent tout; dans les arts, dans le commerce, dans les sciences, dans les lettres, dans la politique, dans les voyages de long cours, dans leurs colonies des quatre parties du monde, dans tous les établissements utiles au bonheur public; elles se surveillent d'un pôle à l'autre, dans les deux hémisphères, et elles en valent mieux partout.

La liberté anglaise adoucit l'arbitraire en France, et le pouvoir ministériel, trop fort dans ce royaume, donne de Ténergie au ministère trop faible en Angleterre.

Le commerce des Anglais n'envahira pas

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plus tout le commerce du inonde que les victoires de Charles-Quint ou de Louis XIV n^ont envahi toutes les contrées de l'Europe; la prééminence en tout genre rallie contre le dominateur tous ceux qui redoutent d'en être les victimes.

tt Qu'une de ces deux nations écrase Tautre, disais-je à mon ami, le vainqueur éprouvera plus de maux que Rome n'en reçut de la perte de Carthage, son émule. Ce sera d'abord des cris de victoire à faire frémir tous les peuples jusqu'au fond des contrées les plus barbares. Bientôt, un luxe sans frein, un orgueil féroce, un mépris général pour toutes les autres nations, amèneront le relâchement de tous les principes, élèveront un despotisme capricieux et faible, vexateur et prodigue, qui engendrera la dissipation et Pépuisement de toutes les sources de la prospérité publique, enfin la perte de l'agriculture, des arts et la renaissance de barbarie. Ce sera l'affaire de peu de générations, m Tel était l'objet de nos discussions, et nous discutions très- vivement (i).

Ce fut pendant ce voyage qu'il fit une transaction avec la chevalière d'Éon, par laquelle on lui assurait une pension de douze mille francs. 11 lui remit une somme considérable pour payer ses dettes, dettes que nous pensions fictives, au

(i) « Et nos (iétats étaient très-vïfs. » (Mss. L.)

TRANSACTION AVEC D*ÉON. l8l

moins pour la plupart, « mais, disait Beaumarchais au comt.e de Maurepas, et au comte de Vergennes, c'est une femme, et une femme unique dans son espèce. Elle est brave, elle a bien sefvi le Roi, elle a été longtemps très-malheureuse. Il se peut qu'elle abuse aujourd'hui de sa position pour se procurer un peu d'aisance. C'est un petit mal qu'on peut pardonner à une femme longtemps aigrie par l'injustice, et qui compte sur la générosité de son Roi. »

Il obtint plus difficilement qu'elle continuât à porter la croix de Saint-Louis. Le comte de Maurepas et le comte de Vergennes voulaient absolument qu'elle la déposât, tant ils craignaient que ce ne fût pour elle l'occasion de faire quelque nouveau coup de tête. « Ce serait une injustice que de l'en dépouiller, disait Beaumarchais. Ce n'est pas une faveur qu'on lui a faite; elle l'a gagnée au prix de son sang, au milieu des combats. Ses cicatrices sont ses preuves; cette croix lui appartient; cette croix, acquise légitimement, ne peut que recevoir un nouveau lustre en brillant sur le sein d'une femme. Il suffit qu'elle reprenne les vêtements de son sexe pour ôter tout importance à l'indiscrétion de ses paroles. »

Beaumarchais arracha plutôt qu'il n'obtint ce consentement; ainsi, c'est à lui qu'elle a dû l'honneur de mêler cet ornement guerrier aux parures de son sexe.

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tte &veur, ceUe pension, ces sommes l'acquît de dettes supposées ou vérifurent accordées qu'aux conditions, ou sous-entendues, qu'elle livrerait lettres du feu Roi, tous les papiers t ce prince ou ses ministres, et particulièrement ceux qui pouvaient fonder le procès qu'elle menaçait toujours d'intenter au comte

de G

Je n'ai point cet acte sous les yeux, mais il tne semble qu'une de ces conditions omises, elle devait perdre sa pension.

Elle avait en outre une permission du Roi de revenir en France, datée du 25 août lyyS; elle est antérieure d'environ deux mois à la transaction, qui ne fut signée que le 5 oaobre 177S. Beaumarchais, qui avait sollicité cette permission ou ce sauf-conduit, avait eu beaucoup de peine à empêcher qu'on n'y insérât le mot de pardon, comme je le vois par ses lettres au comte de Vergennes; car les ministres la regardaient comme très-coupable par la résistance qu'elle avait opposée aux ordres de leurs prédécesseurs; mais, pour l'engager à repasser en France, il fallait bien que ce sauf-conduit fût fait de manière à ne la pas effrayer. 11 contient donc la permission de revenir, la promesse de lui continuer la pension de douze mille francs que le feu Roi lui faisait. On ne lui imposait d'auires conditions que d'ensevelir dans le silence de mal-

NOUVEAUX VOYAGES A LONDRES. l83

heureuses querelles qui n'ont que trop éclaté. On lui permettait de rentrer dans le royaume, d*y rester, d*y vaquer à ses affaires, et même d'en sortir, et de choisir tel autre pays qu'il lui plaira.

Voilà bien le sauf-conduit ostensible, honorable, tel qu'il le fallait pour la convaincre qu'on voulait traiter avec elle de bonne foi. Mais quand lui fut-il remis? n'est-ce pas quand elle eut livré les papiers qu'on voulait avoir? lorsqu'elle eut contracté tous les engagements auxquels on voulait la soumettre? A ces conditions ostensibles ne Joignit-on pas des conditions secrètes? Beaumarchais, persuadé depuis si longtemps qu'elle ne voulait que tromper, palper l'argent et demeurera Londres, ne prit-il aucune précaution qui la forçât à exécuter fidèlement le traité? A quoi auraient servi, sans cela, et la transaction et la négociation objet de ses soins?

Soit qu'elle eut remis tous les papiers qu'elle avait, soit qu'à l'exemple du Juif Angelucci, elle en eut soustrait quelques-uns à la vigilance du négociateur, elle ne se pressa pas de nous suivre en France, où nous arrivâmes dans le cours de novembre de la même année 1775.

Il fallait sans doute que la transaction fût ratifiée par le ministre et par le Roi. Beaumarchais fit un nouveau voyage à Londres en janvier et un second en avril 1776; ils furent courts; je ne fus pas avec lui.

La chevalière n'arriva pas. Je ne sais quelle crainte secrète ou quels remords Pagitaient, mais ses délais justifiaient ce que Beaumarchais avait prévu. Enfin, elle écrit à M. de Vergennes, qui lui répond le 1 2 juillet :

« Si vous ne vous étiez pas livrée à des impressions de défiance, il y a longtemps que vous jouiriez dans votre patrie de la tranquillité qui doit aujourd'hui plus que jamais faire Pobjet de vos désirs. Si c'est sérieusement que vous pensez à y revenir, les portes vous en seront encore ouvertes. Vous connaissez les conditions qu'on y a mises : le silence le plus absolu sur le passé, éviter de vous rencontrer avec les personnes que vous voulez regarder comme la cause de vos malheurs, et enfin reprendre les habits de votre sexe. C'est par ordre du Roi que je vous mande ceci; le sauf-conduit qui vous a été remis vous suffit, ainsi rien ne s'oppose au parti qu'il vous conviendra de prendre, w

Elle reste encore un mois à Londres, en part le 1 3 août, et arrive chez le ministre, M de Vergennes, le 17, en uniforme de dragon, lui prouvant par cette indiscrétion qu'elle sô conduit toujours avec la même étourderie, et que sa première démarche en France est la violation manifeste de son traité et une rébellion formelle aux ordres du Roi.

Le ministre l'accueille avec sévérité, lui ordonne de vive voix et lui signifie incontinent

d'ÉON devient son ENNEMf. l85

par écrit de reprendre les habits convenables à son sexe. Elle n'en tient pas compte, pan pour Tonnerre, son pays, en habit d'homme, et revient deux mois après à Paris se montrer en uniforme, la cocarde au chapeau et Tépée au côté.

Il fallut bien sévir contre elle, et lui faire connaître qu'un exempt de police saurait bien triompher du sabre, du fusil et des pistolets d'un dragon comme elle. Elle fut arrêtée et contrainte à reprendre ses habits de femme.

Elle avait voulu vraisemblablement se faire payer les frais du trousseau, car elle se plaignit qu'on ne lui avait pas donné assez d'argent. Ne pouvant attaquer ses anciens ennemis, sur lesquels on lui avait imposé le silence le plus absolu, elle en chercha de nouveaux pour faire parler d'elle. Accoutumée à occuper le public en Angleterre, elle voulut occuper celui de Paris en élevant une querelle contre son bienfaiteur. 11 était assez illustre pour que cette querelle fît du bruit. Elle se joignit donc aux ennemis de Beaumarchais, ajouta de nouvelles calomnies à celles qu'on avait répandues contre lui.

Le ministre étouffa cette dispute, écrivit à Beaumarchais :

« J^ai peine à croire, monsieur, que cette demoiselle se soit portée à une accusation aussi calomnieuse; mais, si elle l'a fait, vous ne devez en aucune manière en être affecté. Vous avez le

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gage et le garant de votre innocence dans le compte que vous avez rendu de votre gestion dans la forme la plus probante, fondée sur des titres authentiques , et dans la décharge que je vous ai donnée de Taveu du Roi. Loin que votre désintéressement puisse être douteux, je n'oublie pas, monsieur, que vous n'avez formé aucune répétition pour vos frais personnels, et que vous ne m*avez laissé apercevoir d'autre intérêt que celui de faciliter à mademoiselle d'Éon les moyens de rentrer dans sa patrie. »

Ces pièces justificatives, officielles et ministérielles, n'empêchèrent pas que de misérables meurt-de-faim et valets de libraires ne publiassent de prétendues lettres de mademoiselle d'Éon à Beaumarchais et àçM. le comte de Vergennes. Je dis de « prétendues » lettres, parce qu'elles sont remplies d'impostures et qu'il est impossible qu'elle les ait écrites au ministre le mieux informé de tout ce qui s'était passé; elles lui auraient donné Tair d'être en démence (i). Enfin,

(i) Malgré la belle indignation de Gudin, les « prétendues » lettres de d'Eon à Beaumarchais et à Vergennes, sont parfaitement authentiques, et les archives des affaires étrangères possèdent un bon nombre d'entre elles écrites ou recopiées par le chevalier. Q.uant à son retour en Angleterre, il fut motivé par la menace que lui fit son hôtelier, un sieur Lautem, de saisir ses meubles et sa bibliothèque en garantie des somnies dont il était resté son débiteur. C'est alors que d'Éon, malgré sa coiffe et ses jupes, tira parti de son talent d'escrime et

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