‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 59 sur 168 · PROJETS DIVERS · texte numérisé non relu

PROJETS DIVERS

la famille royale, eut des ennemis secrets si acharnés, si actifs et si puissants.

.Je Pavais vu à Londres chercher à faire parvenir en France le secret de plusieurs manufactures utiles ; je vois , par ses mémoires au Roi , qu'il informait ce prince de plusieurs projets, conçus en Angleterre, pour enlever nos îles à sucre.

La prospérité de la France, l'accroissement de son commerce l'occupaient sans cesse. Il gémissait de voir un commissaire anglais à Dunkerque, frustrant insolemment ce port des bienfaits de la nature; il applaudissait au projet de creuser un vaste port à Cherbourg; prévoyait que la guerre élevée contre l'Angleterre et ses colonies forcerait la France à créer une marine; s'irritait que les marins anglais fermassent la route de l'Amérique aux négociants français qui hasardaient de porter à ces colonies opprimées les marchandises dont elles avaient le plus pressant besoin. Il se préparait à former une maison de commerce assez riche , assez forte , assez dévouée pour braver les corsaires et même les flottes des trois royaumes. En méditant ces projets politiques, il songeait à faire de nouveaux mémoires, il méditait une nouvelle pièce de théâtre. La multiplicité et la diversité des affaires ne l'embarrassaient pas; les occupations les plus disparates convenaient également à ce génie étendu, ferme, varié, actif et infatigable. En arrivant de Londres au mois dç mars 1 776 ,

il présenta requête au Conseil pour obtenir des lettres de relief de temps , c'est-à-dire des lettres du Roi par lesquelles il lui fût permis d'appeler du jugement rendu contre lui, quoique les délais accordés par la loi fussent épuisés depuis longtemps.

Cependant, le développement de ses projets l'appelait sur la côte occidentale de la France; il ne voulait pas partir avant que sa requête ne fût admise.

« Allez toujours, lui dit M. de Maurepas, le Conseil prononcera bien sans vous. »

Je partis avec lui. En arrivant à Bordeaux, nous nous rendons au spectacle. J'entends chanter aussitôt autour de nous :

Toujours, toujours, il est toujours le même.

« Vous êtes reconnu », lui dis-je en riant.

Aussitôt, on nous entoure; invitations de toutes parts; le parterre demande à grands cris le Barbier de Séville^ et voilà Beaumarchais fêté par le public et par les particuliers. Les femmes l'accueillent comme Thomme le plus aimable; les négociants, comme le plus intelligent; la foule, comme le plus extraordinaire; nous passons quelques jours au milieu des fêtes; sous l'apparence de la dissipation, il prépare de nouvelles combinaisons de commerce.

Un soir, en rentrant, Beaumarchais trouve plusieurs lettres de Paris ; il les lit pendant que

LE PARLEMENT REJETTE SA REQUETE. I91 t

je me déshabille, pressé par la fatigue de me mettre au lit; je lui demande s^il est satisfait de ce qu'on lui mande.

« Fort bien », me dit-il sans la moindre émotion.

Je me couche et m'endors. Mon lit était assez près du sien ; à la pointe du jour, je me sens tiré par le bras; je m'éveille en sursaut, je le reconnais, je lui demande s'il est incommodé.

« Non, me dit-il, mais dans une demi-heure nous partons pour Paris. — Eh ! pourquoi ? que s'est-il passé ? que vous a-t-on mandé ? — Le Conseil a rejeté ma demande. — Ah ! ciel ! et vous ne m'en avez rien dit hier au soir? — Non, mon ami ; je n*ai pas voulu troubler votre nuit. C'était bien assez que je ne dormisse pas. J'ai songé toute la nuit à ce que je dois faire. Mon parti est pris, mon plan est formé et je pars pour l'exécuter. Ils verront, ceux qui ont dit au sortir du Conseil: Tant mieux! nous n'entendrons plus parler de lui; ils verront, dis-je, si c'est de moi qu'on n'entendra plus parler ! »

Soixante heures après, nous étions à Paris.

«Eh! quoi, dit-il au comte de Maurepas, un peu surpris de le revoir si promptement, pendant que je cours aux extrémités de la France faire les affaires du Roi, vous perdez les miennes à Versailles! — C'est une sottise de Miromesnil. Allez le trouver; dites-lui que je le demande et revenez ensemble. »

Ils s'expliquèrent tous les trois. L'affaire fut reprise sous une autre forme, car il y en avait pour tous les cas ; le Conseil jugea tout différemment, la requête fut admise et les lettres de relief de temps obtenues le 12 août 1776.

Lorsqu'il poursuivait cette justice, il perdit le prince dont le généreux courage Tavait porté à se déclarer son protecteur au moment oti il pouvait être abandonné de tout le monde.

Ce prince, dont Tâme était forte et l'esprit éclairé, se voyait mourir depuis longtemps et ne se souciait nullement d'ajouter aux fatigues de la maladie et à celles des remèdes impuissants de la médecine, les fatigues plus tristes des lugubres cérémonies de l'Eglise.

Il repoussait tous ceux qui voulaient l'y préparer. On eut recours à Beaumarchais; il était aimé du prince, il savait traiter les choses importantes avec autant de gravité qu'il mettait d'agrément dans les choses frivoles. Il avait le talent de tout hasarder sans déplaire, et de ramener les esprits à son opinion par des motifs inattendus qui ne se présentaient qu'à lui.

C'était sans doute un contraste singulier que l'auteur de Figaro exhortant un prince du sang à recevoir Textrême-onction des mains de l'archevêque de Paris, et parvenant à l'y déterminer; mais c'était aussi un grand sujet de réfléchir sur la destinée de ces princes qu'on envie. Tristes infortunés! il? ne peuvent ni vivre, ni

PLAIDOYER DE TARGET. IqS

se marier, ni mourir comme ils le désirent! Asservis, au faîte des grandeurs, par toutes les considérations qui assiègent les rangs élevés, fatigués de respects, ennuyés d^hommages, blasés de jouissances^ ils cherchent souvent dans les prodigalités d^un vain luxe et dans les excès de tout genre un dédommagement fugitif à des peines permanentes :

Et les plus malheureux osent pleurer le moins.

Ce prince n'eut pas la satisfaction de voir Beaumarchais réhabilité. Les lettres de relief de temps obtenues et enregistrées sans requête civile admise, il fallait que la cause fût plaidée au Parlement par un avocat. Il y en avait un ( i ) dont la vertu était intacte, c'est-à-dire dont le courage n'avait point fléchi en plaidant devant ces hommes intrus dans le sanctuaire de la justice, devant ces juges qui avaient voulu immoler Beaumarchais à leurs ressentiments; il le choisit pour son défenseur, et, dans son style original^ il lui écrivit une lettre commençant par ces

(i) Gui-Jean-Baptiste Target, né à Paris le 6 décembre 1733, mort dans la même ville le 9 septembre 1806. Avocat au Parlement en 1752, membre de l'Académie française en 1786 et député aux États Généraux en 1789, il ne retrouva pas à la tribune les succès qu'il avait souvent obtenus au barreau; il servit même de plastron à une foule de plaisanteries inventées ou propagées par les Actes des Apôtres, Quelques-uns de ses plaidoyers ont été recueillis dans les Annales du barreau français (tome III) et dans le Barreau français (tome VII).

mots : « Le martyr Beaumarchais à la vierge Target. »

La cause fut plaidée, Pavocat général Séguier entendu, les lettres de requête civile entérinées, et Beaumarchais, relevé de son blâme par des magistrats reconnus et respectés de toute la nation, fut remis dans Tétat où il était avant le jugement du 26 février lyyS, rendu à toutes ses fonctions civiles et même aux magistrats , car il était toujours juge et lieutenant général au bailliage de la Varenne du Louvre. Le public applaudit avec transport au prononcé de cet arrêt. Beaumarchais, pressé, environné, loué de tout le monde, fut porté par la foule, au milieu des bat- •/ . tements de mains, depuis la Grand' Chambre

^ jusqu'à sa voiture. On le regardait comme le ré-

' ; - .^ parateur de la justice ; jamais peut-être un simple ii C '' '' particulier n'a joui de tant de bienveillance. '■ V

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