IL INVENTE UN ECHAPPEMENT
Tous les arts, toutes les sciences fleurissaient à cette époque. La plus noble émulation régnait à Paris. Le jeune Caron en était trop susceptible pour n'en pas ressentir les effets; dans un âge où les hommes apprennent encore et copient ce que font leurs maîtres, il osa lutter contre les diflScultés de son art et créer un nouvel échappement.
L'envie, dès ce moment, s'arma contre lui. L'un des hommes qui jouissaient alors de la plus grande réputation dans l'horlogerie entreprit de lui voler l'honneur de sa découverte et ne douta pas d'étouffer les réclamations d'un jeune homme encore inconnu; mais ce jeune homme avait une fermeté fière qui ne manqua jamais de rejeter les outrages sur leurs propres auteurs.
L'Académie des sciences était un tribunal qu'on ne pouvait récuser. Le jeune Caron y déposa tous les essais qu'il avait tentés avant de réussir (i). Son antagoniste essaya de persuader
(i) Loménie a donné la première et Ed. Fournier a réimprimé dans son édition de Beaumarchais la seconde et la troisième lettre qu'il adressa au Mercure à propos de cette contestation ; mais ce ne sont pas les seules traces de ce débat tout technique qu'on pourrait y retrouver ; Lalande et l'horloger Jean Jodin avaient pris aussi fait et cause dans la querelle. Le certificat mentionné par Gudin a été reproduit par Loménie; la troisième lettre au Mercure en contient un autre, daté du II juin 1755, et signé de Mairan, Montigny et Le Roy (J. B.).
que cette découverte était née tout entière un beau jour dans sa tête, comme Minerve dans celle de Jupiter, et cependant il ne put faire bien clairement l'historique de ses méditations. L'Académie déclara, par le certificat le plus authentique, et que j'ai sous les yeux, « qu'on devait regarder le sieur Caron comme le véritable auteur du nouvel échappement de montres, et que le sieur Le Faute n avait fait qu'imiter cette invention. Signé :Camus^ Montigny, Mairan; le 2 mars 1754 ».
Ce fut la première calomnie qu'il confondit et la première justice qui lui fut rendue authentiquement par un tribunal irrécusable (i).
Dans l'âge où le cœur est ouvert à tous les sentiments honnêtes, où l'on croit tous les hommes probes, où Ton n'attend de leur part que bienveillance, il se trouvait en butte à la jalousie ; l'avidité cherchait à lui enlever le fruit de ses travaux, à le faire passer pour imposteur; on le calomniait auprès des ministres et des académiciens. Il eût été perdu s'il n'eût pas triomphé. Son destin s'annonçait déjà.
Ces premiers efforts de l'envie tournèrent à son avantage, le produisirent à la cour, lui procurèrent des travaux considérables, et allumèrent en lui l'ambition d'acquérir l'estime de la nation qui cultivait le mieux les arts méca-
(i) Cette phrase manque dans le Mss. L.
TRAVAUX d'horlogerie.
niques. Le Roi l'avait déjà vu, je ne sais à quelle occasion, puisque je trouve ces mots dans une lettre que ce jeune homme écrivait à Londres, à l'un de ses parents, le 3i juillet 1754.
« J'ai enfin livré la montre au Roi, de qui j'ai eu le bonheur d'être reconnu d'abord, et qui s'est souvenu de mon nom. Sa Majesté m'a ordonné de la montrer et de l'expliquer à tous les seigneurs qui étaient au lever. Jamais Sa Majesté n'a reçu un artiste avec tant de bonté. Elle a voulu entrer dans le plus grand détail de ma machine... La montre en bague de madame de Pompadour n'a que quatre lignes de diamètre ; on l'a fort admirée, quoiqu'elle ne soit pas encore achevée. Le Roi m'a demandé une répétition dans le même genre. Tous les seigneurs suivent Texemple du Roi, et chacun voudrait être servi le premier. J'ai fait aussi pour Madame Victoire une petite pendule curiejuse, dans le genre de mes montres ; le Roi a voulu lui en faire présent; elle a deux cadrans et, de quelque côté qu'on se tourne, on voit l'heure qu'il est... Souvenez-vous, mon cher cousin, que c'est un jeune homme que vous avez pris sous votre protection , et que c'est par vos bontés qu'il ose espérer l'honneur d'être agrégé à la Société de Londres. »
On voit par cette lettre que, cinq mois après le certificat de l'Académie, M. de Beaumarchais était connu de toute la famille royale; qu'il l'é-
10 HISTOIRÇ DE BEAUMARCHAIS.
tait de Mesdames de France, particulièrement de Madame Victoire, et qu^il ambitionnait d'être inscrit parmi les associés de la Société Royale de Londres.
Ce fut à peu près vers ce temps-là, qu'attirée par l'espèce de célébrité que lui donnait dans son art son triomphe académique, une belle femme (i) apporta une montre à son père, soit véritablement pour la faire raccommoder, soit plutôt dans le dessein d'avoir l'occasion de voir le jeune artiste dont on parlait.
Le jeune homme brigua l'honneur de reporter cette montre à cette dame aussitôt qu'il en aurait réparé le désordre, et cet événement, qui semblait commun, disposa de sa vie et lui donna un nouvel être. Le mari de cette femme était un vieillard, possesseur d'une très-petite charge dans la maison du Roi, et presque incapable par son âge et par ses infirmités d'en remplir les fonctions. Il chercha à s'en défaire en faveur du jeune Caron, qui prit, dès ce moment, d'un très-petit fief le nom de Beaumarchais. Sa vie changea à cette époque; mais, avant d'aller plus loin, observons que ce fut dans la boutique de son père qu'il se forma une âme forte et inacces-
(i) Madeleine-Catherine Aubertin, femme de Pierre- Augustin Franquet, contrôleur de la Bouche du Roi et de l'extraordinaire des guerres, demeurant alors rue des Bourdonnais. Elle avait neuf ou dix ans de plus que Beaumarchais, et quinze ans de moins que son mari.