‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 7 sur 168 · SES DÉBUTS A LA COUR. I I · texte numérisé non relu

SES DÉBUTS A LA COUR. I I

sible au vice et à l'adversité. S*il fût né dans le luxe ou dans la grandeur, son âme se serait amollie comme la cire aux rayons du soleil.

Il reparut donc à Versailles, non plus au lever du Roi, non plus à Pheure où les artistes étaient mandés, non plus comme le premier homme de sa profession, mais comme tant d'autres, honorés ou chargés d'un emploi à peu près inutile. On n'y applaudit plus ses talents; on ne lui prodigua plus les éloges.

La cour est un séjour d'intrigues , d'oisiveté, d'ennui et de vanité, où l'on examine scrupuleusement tous les dehors d'un homme, ses rapports, ses relations, ses biens, sa naissance, ses emplois, où chacun juge de lui, non par ce qu'il est en effet, mais par ce qu'on peut en espérer ou en obtenir.

Dès que Beaumarchais parut à Versailles, les femmes furent frappées de sa haute stature, de sa taille svelte et bien prise, de la régularité de ses traits, de son teint vif et animé, de son regard assuré, de cet air dominant qui semblait l'élever au-dessus de tout ce qui l'environnait et de cette ardeur involontaire qui s'allumait en lui à leur aspect.

Les hommes ne virent en lui qu'un nouveau venu dénué de rang, de fortune, d'appui, de protection, et dont la contenance mâle, la manière franche d'agir et de parler ne permettaient pas de croire qu'il deviendrait le complaisant d'un

prince ou Pesclave d'un ministre; en un mot, il leur parut un homme qui ne leur serait bon à rien. Il ne les évita ni ne les rechercha, et le seul auprès duquel il désira d^être admis, parmi celte foule de grands ou de gens en crédit, fut le sage Duverney (i), dont la longue expérience, la connaissance des hommes, Tintelligence dans les affaires, la conversation pleine de sens, instruisirent beaucoup sa jeunesse. 11 s'attacha sincèrement à cet homme respectable et conserva, jusqu'à la fin de sa vie, une profonde vénération pour sa mémoire.

Cependant, le vieillard qui lui avait vendu sa charge céda au poids des années (2). Sa veuve possédait du bien, mais ce n'était pas une fortune opulente. Beaumarchais, frappé de sa beauté, dès le premier moment qu'il l'avait vue, rechercha sa main dès qu'elle fut libre, et lorsque

(i) Joseph Pâris-Duverney, fils d'un aubergiste de Moirans (Isère), mort à Paris, âgé de quatre-vingt-six ans, le 17 juillet 1770, et enterré à l'École militaire. Voir, sur les vicissitudes de sa fortune et de celle de ses frères, les Portraits historiques de Pierre Clément et la Biographie du Dauphiné de M. Ad. Rochas.

(2) Selon un certificat produit par sa veuve, Pierre- Augustin Frànquet était décédé à Vert-le-Grand, près d'Arpajon, le 3 janvier 1756. Madame Frànquet épousa Beaumarchais le 27 novembre suivant, à Saint-Nicolas des Champs. N'en déplaise à Gudin, Van du deuil j^ prescrit alors rigoureusementaux veuves, n'était point écoulé, et c'est pour cela sans doute qu'aucun parent des nouveaux conjoints n'assistait à leur union. (Voy. Jal.)

SES AMIS. l3

le temps du deuil fut passé, il Pépousa. Il n'avait que vingt-trois ans; c'est l'âge des premières passions.

Enivré de l'amour le plus vif, il se vit au comble du bonheur et crut qu'il n'aurait plus rien à désirer au monde. L'amour qu'on inspire à une épouse légitime, et qu'on ressent pour elle, est certainement le plus haut degré de bonheur où l'homme puisse parvenir, et il en jouissait. Il avait encore son père; il était chéri de ses sœurs et de toute sa famille; il vivait au milieu d'elle et de ses amis d'enfance; amis qui lui sont restés attachés jusqu'à son dernier jour: M.d'Atilly, guerrier brave et instruit, fidèle à ses devoirs, à ses rois, et mort, les armes à la main, dans les jours horribles de notre Révolution; M. Lopes, maître d'hôtel du Roi, vivant aujourd'hui, et depuis longues années, dans la retraite du sage, après avoir été Tun des hommes les plus recherchés dans le monde; M. Lourdet de Santerre, amateur éclairé des lettres, de la poésie, delà musique, cultivant lui-même ces premiers des beaux-arts, et conservant encore son amabilité dans sa vieillesse (i). Nulle autre société

(i) Selon Loménie, d'Atilly serait mort lieutenantcolonel des gardes suisses qui défendirent les Tuileries dans la journée du lo août. Je n'ai rien pu trouver relativement à M. Lopes (que Gudin appelle un peu plus loin M. Lopez), et qui avait survécu à la Révolution. Quant à J. B. Lourdet de Santerre, né en 1732 à Paris, où il est

peut-être n'aurait offert quatre hommes doués de plus de grâce, d'esprit, de goût, et de ces qualités essentielles qui procurent Testime et rendent Tamitié constante; aussi n'ont-ils jamais cessé d'être amis.

Beaumarchais possédait éminemment tous les talents qui font le charme de la société, et il mettait dans tous une originalité piquante qui le faisait ou plus aimer ou plus priser que les autres. Dans les vers, dans les couplets qu'il composait, il y avait toujours une tournure, une idée, un trait saillant qu'un autre n'eût point trouvé. Sa conversation, mêlée d'idées fortes, de plaisanteries vives et jamais amères, de réparties inattendues et toujours fondées sur une raison saine, était singulièrement attachante.

Il aimait la musique, jouait de plusieurs instruments, entre autres de la harpe et de la flûte. La harpe passait pour un instrument ingrat, on le dédaignait; mais quand Beaumarchais y eut appliqué les connaissances qu'il avait en mécanique, il le perfectionna, le mit en vogue par la grâce qu'il lui prétait en accompagnant des sons mélodieux de cet instrument les

mort le 7 mars 181 5, il suffira de rappeler les opérascomiques dont il écrivit les paroles : Annette et Lubin, la Double épreuve ou Colinette à la cour, V Embarras des richesses, le Savetier et le Financier, etc., etc., et de renvoyer à la Correspondance de Grimm, ainsi qii'aux autres recueils du temps qui en ont rendu compte.

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chansons ou les scènes qu^îl composait, et qui respiraient la vie et la volupté.

Rameau jouissait alors de toute sa gloire ; Voltaire remplissait PEurope de la sienne ; J . J . Rousseau, après avoir fait naître un schisme dans la république des lettres, faisait entendre des accents tout nouveaux à TOpéra. Le théâtre regrettait Destouches, La Chaussée, qui venaient de mourir, et Piron, qui, abandonnant Thalie, prostituait sa muse à Tabarin, comme si déjà son génie fût tombé en enfance. Beaumarchais, sensible à tous les arts, jouissait de tous les succès et leur applaudissait, sans songer à en avoir d^autres que ceux qui faisaient alors sa félicité.

Paris avait aussi d'autres farces ou comédies extra -scéniques qui réjouissaient les gens du monde, telles que les convulsionnaires, les billets de confession, inventés, dit-on, par le théatin Boyer, évêque de Mirepoix; les refus de sacrements donnés ou ordonnés, pour la première fois, le 20 ou le 22 juillet 1749; la thèse de Tabbé de Prades, présentée en lySi , applaudie d abord par la Sorbonne et sifflée ensuite par elle-même, à la recommandation des Jésuites ( x ) ;

(i) La première de ces interminables querelles éclata en juin 1749, et non en juillet, à propos de la mort de CoÂin, janséniste zélé, principal du collège de Beauvais, qui mourut sans sacrements, par suite du refus de son confesseur. Voir sur cette affaire et ses conséquences le Journal de Tavocat Barbier. Voir aussi ce que rapporte

l6 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.

toutes pièces très-propres à développer le génie d'un auteur dramatique, et à lui fournir d'excellents matériaux. Ils eussent produit indubitablement cet effet, s'ils n'eussent pas été accompagnés des scènes sanglantes de la guerre, des exils du Parlement, de sottises infiniment plus graves, et si, dans ce temps-là même, des malheurs particuliers n'eussent pas frappé celui dont l'esprit était le plus capable d'en bien profiter.

Madame de Beaumarchais, atteinte d'une fièvre putride, fut en vain secourue par les médecins les plus habiles de la capitale, MM. Bouvard, Bourdelin, Pousse, Renard (i). Elle fut enlevée

le même annaliste, à propos de la soutenance et de la condamnation de l'abbé de Prades (janvier 1752). La troisième partie de sa thèse, qui avait été rédigée par Diderot, a été réimprimée par M. J. Assézat dans les Œuvres complètes du philosophe.

(i) Bouvard est trop connu pour qu'il soit nécessaire de résumer ici sa biographie; Bourdelin, Pousse et Re« nard ont pris part à la querelle de la légitimité des naissances tardives, qui divisa toute la Faculté de Paris en 1766.

Dans le Mss. L., la phrase est ainsi rédigée : a Madame de Beaumarchais atteinte d'une fièvre putride et d'une phthisie pulmonaire, fut en vain secourue par les médecins les plus habiles de la capitale, MM. Bouvard, Bourdelin, Tronchin et d'autres, appelés en consultation; sa seconde couche amena le terme de sa vie. w On lit en marge, près de ces derniers mots, cette note de M. de Loménie : « Inexact. M"« V* Franquet, mariée à B. le 22 [27, suivant Jal] g^" i756, mourut le 3o sept. 1757. Le mariage dura lo mois et 8 jours. Voir le mémoire de B. contre les Aubertin. »

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