LETTRE AUX MINISTRES
entre ces deux peuples, pas même de l'examiner. C'est aussi oii il se tient.
« D'après ce principe d'indifférence et de neutralité, le roi de France a dû faire écrire aux chambres de son commerce, ainsi qu'il Ta fait pour vous-même, monsieur, que ses ports étaient ouverts à toutes les nations pour le commerce, que les vaisseaux marchands de l'Amérique septentrionale continueront d'y être admis avec leurs cargaisons , et qu'ils pourront charger, en retour, des denrées dont la sortie est permise.
« Si, par respect pour vos traités ou par égard pour vos voisins en guerre, vous voulez bien prohiber les armes et munitions des vaisseaux qui vont de vos ports en Amérique, si vous faites plus, si vous permettez même aux Anglais d'être les précepteurs des négociants qu'ils prendront en faute à cet égard, il ne me convient point d'entrer dans les motifs de cette condescendance inimitable. Mais le riz, le tabac, l'indigo ne sont point des munitions ni des armes. Par quelle étrange subversion de principes oset-on vous forcer (c'est-à-dire milord Stormond ose-t-il vous forcer) de les confondre en une même prohibition avec elle? Et comment votre état de puissance libre et neutre, le besoin que vous avez de ces denrées et le droit reconnu de les acheter partout où vous les trouverez à vendre, ne sont-ils pas l'unique réponse à toutes les
objections de TAngleterre contre les armements de vos négociants? »
Ne se bornant point à écrire avec énergie, Beaumarchais, après avoir défendu auprès des ministres les principes du commerce , allait les mettre en aaivité dans les ports; et, immédiatement après avoir présenté ce mémoire aux ministres , il partit pour aller visiter les côtes de rOcéan et inspecter les vaisseaux qu^il expédiait pour TAmérique. Nous ne nous quittions presque plus; il m'emmena avec lui. Il voyageait en homme actif, occupé des intérêts du temps présent et de son influence sur l'avenir. Je voyageais en historien, occupé à voir les champs de bataille, les villes célèbres par des événements mémorables ou les débris des monuments antiques; je cherchais des preuves du progrès des arts et de Tesprit humain, et les faioyens de leur en procurer de plus grands.
Beaumarchais n'était étranger à aucune de ces connaissances, quoiqu'il n'en eût pas fait une étude particulière. Je lui disais quelquefois : « Vous êtes un homme actif, chargé du bonheur de vos contemporains , et je ne suis qu'une espèce d'ombre errante autour des tombeaux et des ruines, évoquant les morts pour l'instruction des générations futures. »
Chaque endroit par où nous passions nous rappelait des faits mémorables : les sièges d'Orléans par César , par les Anglais et par le due