NOUVEAU VOYAGE A MARSEILLE
la France jouissait, nous disions quelquefois que nul siècle n'avait valu celui où nous vivons, non-seulement parce qu'il avait produit VEri' cjrclopédie, V Esprit des lois, la Henriade, V Essai sur les mœurs de Voltaire, agrégé aux nations policées la Russie et les États-Unis de l'Amérique, mais pour avoir porté les connaissances humaines à un tel degré qu'on avait vu enfin que l'espèce humaine était perfectible. Cette seule opinion, fût-elle fausse, fera à jamais l'éloge du siècle oti elle est née. Cette idée appartient à la France et au dix-huitième siècle, et Ton répondra à tous ses détracteurs que, quelque reproche qu'on ait à lui faire, il y avait bien moins de vices qu'une grande propension vers le bien, puisqu'on croyait que l'espèce entière s'améliorait.
Nous assistâmes à la première représentation A^ Irène {i6 mars 1778) et mêlâmes nos applaudissements à ceux dont toute la salle retentissait. Le public se plaisait à se montrer sensible et juste envers un grand homme et à lui témoigner, de son vivant, la reconnaissance que tous les siècles auront pour sa mémoire.
La force des événements nous arracha trop tôt à ces transports honorables pour la nation qui les ressent. Nous retournâmes à Marseille et à Aix, oîi le commerce et la chicane obligeaient Beaumarchais à reparaître.
Les circonstances devenaient pressantes. Tous
2l6 HISTOIRE DE BEAUMARCHAIS.
les rivages retentissaient de bruits de guerre, plusieurs escardres s^armaient à Brest, à Rochefort, à Toulon. Le Roi s^était enfin déterminé à conclure un traité d*amitié et de commerce avec les Etats-Unis. Il ne leur donnait aucun avantage sur les autres nations ; mais on prévoyait si bien que ce traité allumerait la guerre, que le même jour et à la même heure, les mêmes ministres signèrent avec les députés des Etats- Unis un traité d'alliance éventuelle et défensive, dans le cas oQ les Anglais déclareraient la guerre au Roi.
En effet, le marquis de Noailles n'eut pas plutôt notifié à Londres le traité de commerce fait avec les Américains, que le roi d'Angleterre rappela son ambassadeur , lord Stormond, dont les yeux jaloux épiaient sans cesse les démarches de Beaumarchais, et dont les dénonciations érigeaient en crimes ses opérations patriotiques. Il partit et les hostilités commencèrent.
On les avait prévues; les escadres étaient armées, le comte d'Estaing sortit de Toulon avec douze vaisseaux de ligne , quatre frégates et des troupes de débarquement pour assurer l'indépendance des États-Unis. Le commissaire anglais fut chassé de Dunkerque; les travaux de Cherbourg furent poussés avec plus d'activité.
Beaumarchais était à Marseille, faisant des armements particuliers et ne paraissant s'occuper qu*à faire représenter ses pièces et juger son pro-