MORT DE VOLTAIRE
ces. Nous étions encore dans cette ville, lorsque nous apprîmes la mort de Voltaire et le refus du clergé, qui, plus ridicule encore que fanatique, essayait son crédit en refusant d'ensevelir les restes de ce grand homme, mort sans confession et sans extrême-onction. Nous regrettâmes singulièrement de n'être pas à Paris, car, si nous y eussions été, Beaumarchais eût couru à Versailles et proposé au comte de Maurepas de donner une grande leçon au clergé en faisant inhumer le chantre de Henri IV au pied de la statue de son héros, avec des honneurs funèbres dont les ecclésiastiques auraient été bannis.
Toutes les académies, le Parlement, tous les corps littéraires, trois des facultés de l'Université eussent été invités à ce convoi où les seuls laïques eussent été admis. Les gens de lettres, les amis des arts, ceux des sciences, du goût et du génie s'y seraient joints et eussent formé une pompe plus vénérable et plus auguste que cette suite de prêtres ou de moines marchant sur deux files à la suite du cercueil des grands ou des riches.
Un académicien aurait prononcé l'oraison funèbre de ce grand homme, rappelé ses bienfaits, plus méritoires encore que ses immortels ouvrages, et marqué la place où sa statue, élevée près de celle du Roi qu'il avait célébré, paraîtrait le regarder, en être inspirée, et tenir la plume dont il écrivit la Henriade.
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Beaumarchais avait assez d'éloquence pour faire adopter cette grande idée et donner de l'énergie à des ministres sages, mais trop appréhensifs de toute démarche hardie. Malheureusement, nous étions trop loin, nous ne pouvions même par nos discours encourager le ministère à résister à une cabale de prêtres, à ne pas laisser entrevoir une faiblesse qui le couvrait de honte et qui peut-être a plus disposé qu'on ne le croit à la résistance qu'on lui opposa peu d'années après. Nous apprîmes à la fois, avec la mort de ce grand homme, toutes les fautes qu'on avait commises, et comment il fut inhumé dans l'abbaye de son neveu.
Je venais d*être reçu à l'Académie de Marseille (i), et les vers que j'y récitai le jour même oti le courrier nous apporta cette triste nouvelle furent peut-être le premier hommage qu'on ait rendu à ses mânes dans une assemblée littéraire.
Un mois après, nous apprîmes celle (2) de J. J. Rousseau. Ainsi, deux des plus grandes lumières du siècle s'éteignirent presque en même temps. Beaumarchais pensait alors qu'il n'avait point à leur rendre d'hommage particulier, et qu'il lui suffisait de mêler ses regrets aux regrets universels.
Lorsque Beaumarchais, dans son séjour à
(i) Le 18 février 1778, comme « associé regnicole ». (2) C'est-à-dire la mort.