AFFAIRE LA BLACHE
ville et de la mettre, comme on dit, sens dessus dessous ; mais il n*y parvint pas et s'attira de la part de Beaumarchais cette fière réponse, que, par une juste allusion à son propre courage, à sa solitude, et au grand nombre des avocats de sa partie adverse, il intitula le Tartare à la légion.
Ce fut bien un autre tumulte en sa faveur. Cependant Beaumarchais sbbstinait à ne visiter que les personnes quMl ne pouvait se dispenser de voir. Il trouvait peu décent que des clients allassent solliciter leurs juges, glisser dans leur oreille des préjugés ou des invectives, et leur tenir en secret des propos qu'ils n'oseraient avouer en public.
Il fit mieux, il demanda à être entendu, non dans la solitude du cabinet, mais en présence de tous ses juges assemblés, afin de leur rendre luimême compte de sa conduite, d'éclaircir tous les doutes qu'ils pouvaient avoir et de ne laisser rien d'indécis dans toute son affaire; mais il ne rechercha point une faveur exclusive, il demanda qu'une semblable audience fût accordée au légataire contre lequel il plaidait.
Ils avaient tous deux de l'éloquence, mais elle était différente. Beaumarchais était le demandeur, il parla le premier. Dès qu'il parut dans l'assemblée, on s'aperçut qu'il était un tout autre homme que celui dont son adversaire les avait entretenus dans ses visites; sa figure, son maintien annonçaient tous les caractères de la fer<>
meté; on n'y voyait aucune trace de Tastuce ou du déguisement. Son élocution mâle n'employait ni Tesprit ni les phrases ; son éloquence était un composé d'énergie, de logique et de simplicité. Le ton de sa voix était celui de la franchise; la vérité s'y faisait sentir, la persuasion la suivait. On demeurait convaincu, on prenait en amitié l'homme qu'on entendait. Il parla pendant cinq heures et un quart, laissant son auditoire étonné, persuadé et encore avide de le voir et de Tentendre.
Le lendemain, sa partie adverse parla avec grâce, avec esprit, et déploya toutes les ressources que l'art de la parole peut offrir à un homme habile et exercé dans l'usage de défendre ses droits : il parla aussi pendant plusieurs heures; on admira son talent, mais la persuasion ne descendit point dans les cœurs.
L'affaire fut examinée avec la plus scrupuleuse attention et jugée après cinquante- neuf séances. Beaumarchais gagna sa cause d'une voix unanime; toutes les demandes lui furent octroyées. L'exécution de l'acte signé par M. Duverney fut ordonnée; le légataire, débouté de toutes ses prétentions, fut condamné à douze mille livres de dommages-intérêts, en raison de ses calomnies, et ses mémoires furent supprimés. Je me rappelle avoir entendu dire à plusieurs des Juges qu'ils auraient accordé des dédommagements plus considérables à Beauhiarchais , s'ils n'avaient