IL GAGNE SON PROCES
pas regardé la véhémence qui régnait dans ses Mémoires comme une sorte de dédommagement et de punition infligé^ par lui-même à sa partie adverse.
Le soir on alluma des feux de joie dans les rues, on y chanta, on y dansa, comme dans des réjouissances publiques, c'était une satisfaction universelle, et lorsque Beaumarchais en demanda la raison : « Ce parlement, lui dit-on, n'est composé que d'hommes nobles d'origine; c'est la première fois que, dans une cause importante, un noble a été condamné. Il faut croire que, jusqu'à cette époque, aucun noble n'a eu tort et que le Parlement a toujours été juste; mais le peuple est charmé d'en avoir la preuve. »
Sensible à tant de témoignages de bienveillance, Beaumarchais voulut encore augmenter la joie, en dotant douze ou quinze pauvres filles.
La bonté de sa cause démontrée par les formes judiciaires, toutes les dames de la ville le firent inviter. Chacun voulut le voir et juger si cet homme, célèbre par ses mémoires, ses comédies, ses chansons, sa gaieté, son imperturbabilité, était le même en société et méritait ce fameux refrain :
Toujours, toujours, il est toujours le même.
Au milieu de celte ivresse générale, lorsque je le félicitais, et que je lui peignais la joie que sa famille et ses amis éprouveraient en le voyant
revenir à Paris a : Mon ami, dit-il, nous n'y retournerons pas sitôt. Il est vraisemblable que nous ferons un petit voyage sur les frontières de la Suisse. Mon noble adversaire, déclaré calomhiateur par arrêt de la Cour, n'oubliera pas qu'il doit cette épithète à mes Mémoires, et, comme il est maréchal de camp, il en appellera à son épée, et notre rendez-vous sera hors des confins du royaume. » Je n'en doutai point, et je me disposai à le suivre.
Plus sage que nous ne le présumions, son antagoniste, fatigué d'un procès qui, depuis tant d'années, ne lui avait valu que des chagrins, se soumit sans réserve, paya les quinze mille livres, origine de tant de débats, et les frais, et les dommages. Il remit même à Beaumarchais le beau portrait de M. Duverney que ce vieillard lui avait promis (i). Que d'argent, de peine, d'inquiétude et d'opprobre ce légataire se fût épargnés, s'il eût commencé par où il a fini! Mais qui commence ainsi? Il devait bien prévoir cependant qu'il y serait obligé.
Libres de toute inquiétude, satisfaits des juges, du légataire, des avocats, de l'accueil des dames et des habitants d'Aix et de Marseille, nous revînmes très-gaiement. Tout ce que nous rencontrions semblait partager notre joie.
(i) Sans doute le portrait peint par Louis-Mich«l Van Loo^ et gravé en 1757 par P. Aveline»