‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 76 sur 168 · GUDIN AU TEMPLE · texte numérisé non relu

GUDIN AU TEMPLE

n'en aï pas. — Une rencontre? — Mes ennemis, si j'en ai, ne m'ont jamais attaqué qu'avec leur plume. — Quelque querelle de jeu, quelque affaire de femme? — Je ne joue jamais, je n'ai jamais causé ni désordre dans une famille, ni scandale dans une maison de joie. — Mais pourquoi donc? — Pour des vers que de graves personnages ne trouvent pas bons, vers imprimés, je ne sais comment, à Londres, dénoncés, je ne sais pourquoi, à Paris, et que le Grand Conseil, qui n'a point la police des livres et qui n'est point juge de ce qui se fait en Angleterre, prétend être injurieux à un tribunal qui n'existe plus, parce qu'ils font l'éloge d'un homme que ces équitables magistrats voudraient qu'on ne louât jamais. »

Il n'hésita pas à m'accorder l'asile que je demandais. « Mais, me dit-il, l'usage est que ceux qui viennent ici changent de nom; comment voulez-vous qu'on vous appelle? — Le Blanc, car je le suis et je prétends toujours l'être , en dépit de tous les dénonciateurs et de tous les censeurs, soit des tribunaux ou des journaux, tous un peu trop enclins à juger sans informations préalables, encore que la loi et le bon sens en ordonnent. — Oîi voulez-vous loger? — Dans le très-petit appartement que la belle madame de Gode ville occupe dans votre enclos, et qui veut bien que je partage avec elle sa chambre, sa table, ses meubles, pendant ma clôture. — Vous n'y serez

23o HISTOntS DE BE^UIlàRCHAIS.

pas mai; c^est une femme fort belle et de beaucoup d'esprit (i,. »

Ce fut en effet chez elle que je trouvai Fasile le plus doux que jamais hoimne décrété ait rencontré dans k monde. Elle était au Temple

(i ; Gudia. comme le remarque M. de Loménie, prend ici un ton avantageux qui ne lui est pas habituel, et sa compagne de captivité était assez singulièrement choisie. Marie-Madeleine de Godeville, née Levassor de Latouche, s'était trouvée mêlée aux démarches tentées pour enlever Morande avant la négociation de Beaumarchais. Cette femme,* perdue d'honneur et de débauche b, selon rexpression des yiémoires secrets 119 février 1774), avait publié à ce sujet un Voyage à Londres ou la Calomnie détruite par la vérité des faits (1774, in-8»), dont je n'ai pu voir un exemplaire, mais qui, toujours diaprés les Mémoires secrets, causa, malgré « quelque facilité dans le style i>, une vive déception à ses lecteurs. « Aucun détail sur le libelle qu'on l'accusait d'avoir composé, sur ses liaisons avec les libellistes, sur les exempts envoyés. » Voici une lettre inédite adressée par madame de Godeville à Finet, Tun de ces exempts, et dont la copie est classée dans la correspondance d'Angleterre (1774), aux archives des affaires étrangères :

« Londres, s. d. (arrivée le 6 avril). « J'ai envoyé chez Elmsiy; il m'a firit dire qu'il avait vendu hier une de mes brochures. J'ignore ce qu'ont fait les trois autres libraires. Tout cela fera un très-petit objet, en supposant même que tout se vende. Je suis d'autant plus aise d'avoir mis cette plate production à 18 sols, que beaucoup de gens ont dit, quoique j'en connaisse de bonne foi, que cela est assez mal tourné, que c'était bien bon marché et que ce n'était pas une femme qui avait écrit cela. Elmsiy m'a fait dire que le Taureau blanc, par Voltaire, paraîtrait mercredi prochain, et qu'on disait que le libelle des Morandes {sic), paraîtrait jeudi prochain et qu'il serait mis à un louis : c'est le cas de dire

Page 1