GUDIN AU TEMPLE. 23 I
>our ses dettes, et nous ne cessions pas de rire ^n pensant que nous logions ensemble, elle par décret du Châtelet, et moi par décret du Grand Conseil.
Cela nous parut si gai que, le lendemain, nous récrivîmes à M. de Sartines, qu'elle connaissait beaucoup. Nous lui envoyâmes d'assez drôles d*épigrammes que nous faisions ensemble sur mon afiaire. Ce n'était ni à ce ministre ni à son ami le lieutenant de police que nous voulions celer ni ma conduite ni ma retraite, et nous continuâmes ce petit commerce clandestin tout le temps que je demeurai séquestré.
Beaumarchais, de retour à Paris, apprit mon aventure, en ressentit un juste courroux, vint me prendre et m'emmener chez lui. a Soyez sûr,
que c'est vendre bien cher de mauvaises marchandises. Je vaudrais bien quitter ce maudit pays, et, s'il me fallait sacrifier un doigt pour cela, j'en ferais bien vite et de grand cœur le sacrifice , et quand j'arriverai à Paris, je sais bien qui est-ce qui ne m'aimera plus, car ces lettres sont déjà rares et froides comme l'hiver de 1709. Qui ne sait pas qu'il n'y a rien de stable en ce bas monde ? Cependant les femmes, qu'on accuse d'inconstance, ont le cœur beaucoup moins girouette que les hommes; elles aiment plus et plus longtemps. Bonsoir, car quatre pages sont beaucoup trop à lire pour quelqu'un qui boude comme vous. Comment vont vos voyages de Montmorency? Vous voyez que je n'oublie rien; y allez-vous souvent? Si vous saviez tout ce qui me passe par la tête à ce sujet, c'est bien pour le coup que vous diriez qu'elle me tourne. 9
me dit-il, qu'ils ne vous feront arrêter ni dans ma voiture ni dans ma maison, w
Il fut trouver M. de Maurepas, et lui dit que j'allais porter plainte au Parlement contre le Grand Conseil, et que mon affaire, compromettant Tun avec l'autre ces deux grands tribunaux, ferait encore plus de bruit que la sienne. « Ce n*est pas cela qu'il faut faire, lui repartit le comte de Maurepas; que votre ami présente une requête au Conseil, et nous anéantirons bientôt ce décret rendu ab irato. »
L'affaire fut promptemcnt évoquée au Conseil, qui me donna d'abord les grands chemins pour prison. M. de Mirbeck, avocat au Conseil, y présenta un mémoire vigoureux. Le décret fut anéanti ; je fus rendu à mon état civil, et le fond de l'affaire fut renvoyé pour être jugé, en cas que le Grand Conseil ou moi voulussions qu'elle le fût par-devant les requêtes de l'Hôtel.
M. de Mirbeck, pour avoir été un peu trop énergique en parlant des membres du Grand Conseil, fut suspendu pendant trois mois de ses fonctions d'avocat au Conseil, et ne voulut recevoir pour prix de ses travaux que ma seule amitié, qu'il avait justement acquise et qu'il aurait bien méritée, quand même sa générosité aurait souffert que j'y joignisse une autre récompense.
Dans le temps même que cette affaire était pendante au Conseil, et que je logeais chez Beaumarchais, mon ami, M. de Lalande, astronome