IL ACHÈTE LES PAPIERS DE VOLTAIRE
phocle et les ouvrages d'Aristote. Ce ministre en fut vivement frappé; mais, placé entre les deux grands corps du clergé et du Parlement, il appréhendait leur opposition et les clameurs de ces esprits timides qui, trop semblables aux oiseaux de la nuit, s'effarouchent à l'éclat du jour.
Après quelques moments de silence et de réflexion, il dit à M. de Beaumarchais : <c Je ne connais qu'un seul homme qui osât courir les chances d'une telle entreprise. — Eh qui, monsieur le comte? — Vous. — Oui, sans doute, monsieur le comte, je Poserai, mais quand j'aurai exposé tous mes capitaux, le clergé se pourvoira au Parlement; l'édition sera arrêtée, l'éditeur et les imprimeurs flétris et la honte de la France complétée et rendue plus ostensible, w
M. de Maurepas promit la protection du Roi pour une entreprise qui aurait l'assentiment de tous les bons esprits, et qui intéressait la gloire de son règne. Alors Beaumarchais se livra avec enthousiasme au plaisir d'honorer les cendres du héros de la littérature, du défenseur de l'humanité, du vengeur des Calas, des Sirven, du comte de Lally, des serfs de Saint-Claude, de tous les opprimés, victimes du fanatisme ou des mauvaises lois. Il résolut d'élever au premier des auteurs le plus beau monument typographique qu'on eût encore vu.
Plein de ces idées et mesurant toujours la
grandeur des moyens à la grandeur des entreprises, il acheta non-seulement les manuscrits de Voltaire à Panckoucke, mais il dépêcha en Angleterre un homme intelligent qui acheta cent cinquante mille livres les caractères de Baskerville, les plus beaux qu*on connût encore. Il envoya un autre homme en Hollande étudier la fabrication du plus beau papier.
Quoique bien assuré de la protection du comte de Maurepas, il connaissait trop les vicissitudes de la cour et l'instabilité des choses humaines pour fonder une si grande entreprise sur la tête d'un vieillard octogénaire, et pour ne pas prendre des précautions qui le garantissent des changements que sa mort apporterait dans toutes les affaires.
Il loua pour plusieurs années le fort de Kehl, au delà du Rhin et des limites de la France. Il y fit construire tous les bâtiments nécessaires à une imprimerie.
Il en informa M. de Maurepas et lui dit franchement : (c Je me suis mis hors de votre pouvoir et de celui du Roi ; mais tout près des frontières, je tirerai du royaume tout ce qui sera utile à ma grande entreprise. Je fais reconstruire et je revivifie les papeteries des Vosges, tombées en ruine depuis longtemps. Ainsi, les bénéfices de l'affaire appartiendront à des Français, et je vous épargnerai à vous, monsieur le comte, et au Roi, les importunes sollicitations dont on