L ÉDITION DE KEHL
VOUS tourmenterait à chaque heure, afin de renverser mon honorable entreprise. Les criailleries du clergé et de ses suppôts, celles des sots et celles de mes ennemis seraient telles, si cette édition se faisait en France, que ni vous ni le Roi ne pourriez les faire cesser qu'en me ruinant. Il faut, pour votre repos, pour le mien, pour la paix, pour prévenir le scandale qui s'élèverait de tous côtés, que cet ouvrage s'imprime hors de vos confins. »
Le comte trouva le raisonnement juste, et l'impression se poursuivit.
Une difficulté inattendue, une véritable querelle d'Allemand faillit ruiner l'entreprise. Le margrave, ou plutôt les courtisans du margrave souverain de Kehl, qui trouvaient fort bon qu'on y imprimât ce qui pouvait scandaliser le clergé de France et encourir l'anathème de toutes les inquisitions du midi de l'Europe, se formalisèrent qu'on imprimât en territoire germanique le roman de Candide, où l'on se moquait des châteaux de Westphalie, de la doctrine consolante de Pangloss et de la délicatesse de la sœur du baron de Thunder Ten Trunck, qui n'avait jamais voulu épouser un gentilhomme dont l'arbre généalogique ne portait que soixante et onze quartiers.
Il fallut négocier et démontrer que ce roman ne ferait aucun tort à la race de Vitikind, aux très-nobles descendants d'Arminius ; surtout que
Pimprimerie de Kehl ferait plus de bien à la contrée que les manuscrits gothiques et les parchemins fabriqués du temps des Vandales ou des Huns. Tout s'arrangea enfin.
Beaumarchais, à la tête de la société typographique et littéraire de Kehl et à la tête de la maison Rodrigue Hortales, écrivant au Conseil en faveur des négociants calvinistes, disputant avec les ministres et les échevins pour les pompes des Perrier, avait en outre douze ou quinze vaisseaux à expédier pour les Antilles et les colonies anglo-américaines (i). Il en avait d'autres qui voguaient paisiblement sur POcéan, occupés à porter seulement aux États-Unis ce qui leur manquait et à rapporter en Europe ce tabac inconnu à toute l'antiquité, et dont nous pouvons d'autant moins nous passer que, si le tabac en poudre est un objet de luxe pour le riche par l'or dans lequel il le renferme, celui qui est en feuille est un objet de santé et un soulagement pour l'homme de peine qui se console et oublie ses maux en le fumant dans une misérable pipe. Les vaisseaux de Beaumarchais, armés en guerre et en marchandise, ne pouvaient se défendre que contre les corsaires.
La vanité des Anglais fit faire quelquefois à
(i) Tout ce qui suit, jusques et y compris c< Pendant ce temps Beaumarchais méditait d'autres expéditions», manque dans le Mss. L.
SES ENTREPRISES dVrMATEUR. 247
ces vaisseaux d'excellentes prises. Le jour de la Saint-Pierre, quelques-uns de ses navires voguant ensemble pour plus de sûreté et se trouvant au milieu de TOcéan par un temps calme, crurent pouvoir célébrer sans risque la fête de leur armateur. Les officiers distribuèrent du vin à leurs matelots et tirèrent assez imprudemment des salves de canon en buvant à sa santé, à celle de sa femme, de ses parents et de ses amis.
Au point du jour, ils aperçurent deux ou trois voiles qui cinglaient vers eux. Étaient-ce des ennemis, des vaisseaux de guerre, des corsaires ou des marchands? L^inquiétude saisit les équipages. On envoya les reconnaître; on les reconnut pour anglais, pour marchands, pour n'avoir point d'artillerie. On courut à leur rencontre ; on leur envoya des boulets, on les força à se rendre. Les capitaines, amenés à bord des vainqueurs, leur demandèrent s^ils ne s'étaient pas battus toute la nuit. « Non, nous n'avons tiré que pour nous réjouir en buvant. — Ah ! c'est ce qui nous a perdus ! Nous n'avons pas douté que ce ne fût un combat et que les Anglais n'eussent la victoire ; nous nous sommes dirigés au bruit, afin d'avoir des nouvelles de notre pays et de féliciter nos compatriotes, et nous sommes prisonniers. »
Pendant ce temps, Beaumarchais méditait d'autres expéditions, et nous repartîmes ensemble pour les bords de l'Océan.
Toutes les opérations de commerce entreprises par Beaumarchais avaient été contrariées par lord Stormond, ambassadeur d'Angleterre, jusqu'au jour de son rappel, et il espérait qu'elles ne le seraient plus.
Dans tous les voyages que nous avions faits sur les côtes depuis quelques années, soit à la Rochelle, à Rochefort, à Bordeaux, soit à Marseille ou à Toulon, j'avais remarqué le désir général de favoriser les Anglo-Américains et d'employer tous les moyens possibles d'affaiblir la puissance maritime des Anglais, tant on était irrité de Tempire qu'ils affectaient sur les mers et de l'inquisition que leur ambassadeur osait faire dans nos ports. Je voyais les défenses des ministres éludées ou interprétées comme contraires à leur volonté, et généralement regardées comme une déférence envers l'ambassadeur d'Angleterre à laquelle on ne devait pas obéir.
Dès 1 777, Beaumarchais avait acheté le vaisseau l'Hippopotame, que le ministre de la marine faisait vendre; il l'avait appelé le Fier Rodrigue, et armé en guerre et en marchandise. Le lord Stormond, instruit par ses espions, en avait porté plainte aux ministres, soutenant que ce navire était un bâtiment de guerre que Beaumarchais voulait envoyer au Congrès. Ce lord avait obtenu qu'on jetât sur ce navire un embargo qui le retînt dans le port, et qui dura jusqu'au jour où le traité d'amitié avec les États-Unis fut