‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 86 sur 168 · LE FIER RODRIGUE. 25 I · texte numérisé non relu

LE FIER RODRIGUE. 25 I

flexions et Beaumarchais méditant tous les moyens de passer entre les flottes et les escadres ennemies, de porter du secours à nos îles et de porter des Antilles d'autres secours aux États- Unis. Le capitaine du Fier Rodrigue, M. Montaud, comptait pouvoir quitter Pescadre de M. de la Mothe-Piquet, quand il serait à une certaine hauteur, et convoyer directement les navires qu'il avait sous sa garde vers les ports oti ses armateurs lui avaient ordonné de se rendre. Mais, prêt à mettre à la voile, M. de la Mothe- Piquet lui envoya la défense de s'écarter de Pescadre, et termina cet ordre par ces mots : « Le capitaine du Fier Rodrigue est absolument déchargé de la conduite du convoi qu'il avait avant d'arriver à Brest. Daté de la rade de la Rochelle, le 1 1 may 1779. » »

Le capitaine fit passer copie de cette défense à son armateur, M. de Beaumarchais, alors à Bordeaux. Étonné de cet ordre, Beaumarchais partit aussitôt pour aller essayer de faire révoquer une défense qui pouvait lui causer une perte de trois millions. Je désirais vivement voir une escadre et tous les préparatifs d'une campagne maritime; ainsi je l'accompagnai. Nous arrivâmes trop tard; l'escadre avait mis à la voile depuis trois jours.

Nous revînmes à Bordeaux. Le Fier Rodri^ gue et tout son convoi suivirent l'escadre et se réunirent à celle du comte d'Estaing à la Mar-

tinique. Ce vaisseau, bien armé, bien équipé, paraissant capable de bien servir, reçut Tordre de suivre la flotte et combattit en ligne au combat de la Grenade. C'est peut-être la première fois, depuis qu'il y a une maririe royale, que le vaisseau d'un particulier eut le triste honneur de se trouver en ligne avec des vaisseaux de guerre. Son équipage se comporta aussi bravement que les troupes de la marine. Son capitaine , le brave Montaud, fut tué ; son frère prit le commandement et gagna la croix de Saint-Louis.

Le comte d'Estaing, vainqueur de la flotte anglaise, conquérant de la Grenade, ne permit pas au Fier Rodrigue de remplir les vœux de son armateur; ilTemmenaaveclui dans de nouvelles expéditions. La plupart des bâtiments que ce vaisseau devait convoyer furent enlevés par les escadres ou les corsaires anglais, et enrichirent les armateurs de cette nation.

Quelques personnes comparèrent alors Beaumarchais au marquis Roux de Corse (i), qui, en 1756, ayant perdu plusieurs de ses vaisseaux

(i) Sur Georges de Roux, marquis de Bruc, armateur et négociant, connu sous le nom de Roux de Corse ( lyoS ? - 179:2), on peut lire une intéressante notice de M. A. Saurel dans le Répertoire des travaux de la Société de statistique de Marseille (1871, 7* série, tome II). Voir aussi , sur les parts de prises qu'il offrait à ses corsaires, les Annonces, affiches et avis divers, de Meusnier de Querlon, du 2 1 juillet 1756, p. ii5.

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équipés à Marseille, eut la fierté de déclarer en son propre nom la guerre aux Anglais et de publier un manifeste contre le roi d'Angleterre, dont les escadres s'attachaient particulièrement à poursuivre ses vaisseaux. Ils lui en prirent beaucoup, mais ils ne le ruinèrent pas. Cet homme belliqueux et fier avait couru toutes les mers, était un grand marin, un grand négociant, un habile fondateur de riches manufactures. Le duc de Choiseul les épuisa en lui enlevant deux mille ouvriers qu'il transporta à Cayenne, quand ce duc voulut en peupler les déserts.

Beaumarchais était aussi fier, mais il n'eut jamais la pensée de déclarer la guerre en son nom à aucun roi. Il se contenta de faire de grandes entreprises, de défendre la liberté du commerce contre les ennemis de TÉtat, contre les vexations de la ferme générale, contre la faiblesse du ministère, contre les préjugés des nobles, le fanatisme du clergé et toutes les espèces d'entraves dont on enchaînait l'industrie. Toujours intrépide, souvent audacieux, jamais téméraire, si ses entreprises furent grandes, elles furent toutes sages et utiles. Si la France avait eu beaucoup d'hommes comme lui et le marquis Roux de Corse, jamais les Anglais n'auraient eu l'empire des mers, et jamais les Français n'auraient fait une paix aussi désastreuse que celle de 1763.

Beaumarchais ne publia pas de manifeste

comme ce marquis , mais il répondit vigoureusement à celui que la cour de Londres fit paraître sous le titre modeste de Mémoire justificatif, en réponse à celui du Roi. S'il y répondit, du reste, c'est qu'il y fut provoqué par l'indiscrétion de l'auteur anglais^ qui le désigna nommément dans son mémoire prétendu justificatif, qui cita ses propres vaisseaux, et qui dénonça ses expéditions de commerce comme des agressions et comme Pun des motifs de la déclaration de guerre.

Beaumarchais, ainsi dénoncé au tribunal de PEurope, se défendit aussi fièrement qu'au barreau. Il recueillit les faits; il cita, non quelques expéditions de vaisseaux marchands^ mais une suite non interrompue d'outrages faits dans toutes les mers à tous les pavillons par la marine anglaise, et les frivoles excuses ou plutôt le déni de justice des ministres de la cour de Londres, lesquels ne rougissaient pas d'alléguer pour toutes réparations , quand on leur portait plainte de tant d'insultes^ u que c'était un malentendu , que le capitaine du bâtiment, auteur du délit, était ivre quand il V avait commis » ; comme si l'ivrognerie n'était pas punissable et pouvait empêcher la justice de châtier les coupables !

Beaumarchais prouva, par la confrontation des dates, que les Anglais étaient les agresseurs; il démontra que la cour de France , accusée par

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