MÉMOIRE JUS TIFICA TIF
l'auteur du Mémoire justificatif d^ambition et de perfidie, n'avait été que trop réservée et n'avait eu que trop de condescendance pour celle des îles Britanniques.
Un tnot échappé dans la chaleur de la composition lui attira une altercation qu'il était bien loin de prévoir. Je me rappelle que, quand il me montra ce mémoire tout imprimé, parce qu^on en tirait des épreuves à mesure qu'il le composait, je lui dis qu'il se trompait, que son assertion n'était pas exacte , que, dans le traité signé à Paris le lo février 1763, les Anglais n'avaient point fixé le petit nombre de vaisseaux qu'ils nous permettaient d'armer, ainsi qu'il l'assurait dans ses observations; il me répondit que j'étais moi-même dans l'erreur. D'ailleurs ma remarque venait trop tard pour vérifier le fait; plusieurs exemplaires étaient déjà partis pour leur destination.
Aussitôt qu'ils parurent, le duc de Choiseul, le duc de Praslin et le duc de Nivernois, qui avaient rédigé ce traité, écrivirent aux ministres, démentirent ce fait et répandirent leur lettre dans le public. Ils crurent que ce mot était le fruit d'une intrigue , que Beaumarchais ne l'avait hasardé que pour nuire au duc de Choiseul dans l'esprit de Louis XVI. Mais l'auteur de ces observations était l'homme le moins capable de se prêter à une ruse aussi puérile, et lui-même avait <iéjà corrigé cette erreur en substituant
le mol comptoirs à celui de vaisseaux (i), ce qui, textuellement, n'était pas plus vrai; mais il était très-avéré que les Anglais ne voulaient pas souffrir qu'aucune nation eût un nombre de vaisseaux assez considérable pour balancer leurs flottes, et qu'ils déclaraient la guerre aussitôt qu'ils voyaient s'accroître la marine de leurs voisins.
(i) AU RÉDACTEUR DU CourHer de l'Europe,
« En vous priant, Monsieur, de donner cours à ces observations dans une feuille de supplément, je vous prie aussi de restituer à la page 35 un mot qui s'est trouvé changé dans la rapidité d'une impression nocturne et d'une correction tumultueuse. On lit, dans les premiers exemplaires qui ont paru, cette phrase : « Quand je pen- (( sois que ma patrie seroit vengée de l'abaissement au- « quel on Ta voit soumise en fixant par le traité de lyôS « le petit nombre de vaisseaux qu'on daignait encore « nous souffrir. »
« Cette faute d'impression présente un fait justement regardé comme faux et absurde, puisque le nombre de vaisseaux n'a été fixé par aucune condition publique ni secrète du traité; mais restituez le mot comptoir s, (\\i\ est dans le manuscrit, au mot vaisseaux, qui n'y est pas; alors la phrase est d'une exactitude mathématique et ne contient qu'un fait non contestable.
« J'ai Phonneur d'être, etc. »
M. Cordier décrit deux éditions des Observations sur le Mémoire justificatif , l'une de 1779, l'autre de 1780. La seconde renferme les lettres des ducs de Praslin et de Choiseul, ainsi que la réponse de M. de Vergennes et l'arrêt du conseil d'État supprimant les susdites Observations (19 décembre 1779). M. de Loménie a publié la longue et véhémente lettre de Beaumarchais aux ministres à ce sujet et le texte de la rectification approuvée par le Conseil (tome II, p. 175).
OBSERVATIONS SUR LE MÉMOIRE. 25j
Beaumarchais (i), en écrivant sa réponse avec précipitation, en citant le traité de lyôS sans ravoir sous les yeux, s'était fié à sa mémoire et, par une inadvertance trop commune, avait pris un bruit public pour un fait positif. Ce bruit était si général que je trouve ces mots dans une lettre de M. de Voltaire au comte d'Argental, en date du 3i décembre 1760 : a Est-il vrai que les Anglais ont proposé de vous réduire à n'avoir jamais que vingt vaisseaux, c'est-à-dire à en construire encore dix ou douze? »
J'ignore si la prospérité aveugla jamais assez les Anglais pour leur faire hasarder une telle proposition. J'en doute; mais il est sûr que nous n'avons jamais été réduits à la honte de l'accepter.
Dans leur Mémoire justificatifs les ministres du roi d'Angleterre osaient accuser la cour de France d'une ambition excessive, quoiqu'il fût bien avéré que Louis XV et Louis XVI n'avaient jamais connu cette passion. La France n'avait rien gagné par la guerre sous le règne de Louis XV. La Lorraine lui avait été cédée par un arrangement politique lorsque, à l'extinction de la maison des Médici-s, la Toscane fut donnée aux ducs de Lorraine. La Corse lui avait été donnée par les Génois en payement d'une dette
(i) Ce paragraphe et le suivant manquent dans le Mss. L.
qu'ils ne pouvaient acquitter; l'ambition n'eut point de part à ces acquisitions. S'il y avait eu depuis plusieurs siècles une maison véritablement ambitieuse, un cabinet dont tous les principes se fondassent sur un système d'agrandissement perpétuel, c'était celui de la maison d'Autriche. Elle avait été accusée, dès le temps de Charles-Quint, d'aspirer à la monarchie universelle ; elle avait essayé, dès le temps de Louis XIII, de rejeter sur la France ces soupçons d'une ambition sans bornes dont elle était accusée ellemême, et elle avait, dès lôSp ou 1640, fait publier des livres où elle accusait le faible LouisXI 1 1 de vouloir envahir l'Empire. Les conquêtes de Louis XIV donneraient quelque vraisemblance à cette accusation; mais le règne de ses successeurs dut détromper l'Europe. Les Français firent de grands exploits sous Louis XV, voulurent ôter à l'Autriche la couronne impériale et la placer sur la tête du duc de Bavière; ils mirent un fils du roi d'Espagne sur le trône des Deux-Siciles et un autre dans le duché de Parme, mais ils n'agrandirent point le royaume en gardant leurs conquêtes; ils rendirent les Pays-Bas, perdirent leurs colonies du Canada et plusieurs des îles Antilles.
L'Europe accusait l'Angleterre de prétendre à l'empire universel de toutes les mers^ et cette accusation n'était pas vaine. Ces insulaires avaient détruit la marine espagnole , la marine