PRÉTENTIONS DE ;.' ANGLETERRE
hollandaise , la marine française ; ce n^était pas seulement TefFet de la victoire, c'était par un principe adopté chez eux, non depuis Cromwell, non depuis le fameux acte de navigation, comme on le croit , mais peut-être dès le temps qu'ils étaient les maîtres du golfe de Gascogne et de toutes les côtes de la Normandie et de la Guyenne. Dès lors, ils avaient prétendu être les maîtres souverains du canal de la Manche , comme les Vénitiens prétendaient Tétre du golfe Adriatique. Lorsque Sully, en i6o3, passa en Angleterre en qualité d'ambassadeur de Henri IV, il y fut porté sur une escadre anglaise, car la France n'en avait point. Ses équipages venaient d'y être transportés sur un faible bâtiment français. Le brave de Vie, qui commandait ce bâtiment, rencontra à son retour Tescadre anglaise qui portait Sully. Il crut pouvoir hisser son pavillon et saluer l'ambassadeur d'un coup de canon. L'amiral anglais fit aussitôt tirer à boulet sur le navire français, protestant à Sully qu'il ne souffrirait jamais qu'aucun bâtiment, de quelque nation qu'il fût, osât hisser son pavillon devant le sien. Voilà ce que le sage de Thou nous apprend de l'arrogance des Anglais de son temps dans le CXXIX» livre de son Histoire.
Ce fait annonce une prétention déjà assez ancienne pour être regardée comme un droit incontestable, puisqu'on osait Talléguer au duc de
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Sully, ambassadeur du roi de France, et attaquer ses propres vaisseaux en sa présence.
De nos jours, les marins anglais ont osé dire que rOcéan leur appartenait. Un d'eux, poursuivant un vaisseau français jusque dans le port de Gènes, dans la guerre de lySô, et tirant à boulet sur lui, osa répondre aux sénateurs députés pour s'opposer à cette insulte : « Partout où il y a de Veau salée, cest Vempire britannique », et il refusa obstinément de payer les dégâts que ses boulets avaient causés dans le port et à quelques maisons voisines.
Dans le Mémoire justificatif qui justifie si mal la coiir de Londres, il est dit en propres termes que « le roi d'Angleterre ne prétend pas régner en tyran sur toutes les mers ». N'est-ce pas avouer qu'il veut régner en roi? Et que penserait-il d'un prince qui dirait: « Je ne veux pas régner en tyran sur toutes les terres? » Ne lui demanderait-il pas de quel droit il veut régner sur toutes les contrées? N'inviterait-il pas toutes les puissances à se réunir contre lui? Un de ces empires est-il plus juste que l'autre?
Si la force et la ruse suffisent pour fonder des droits, pourquoi ces vains reproches d'ambition et de perfidie^ ces appels à toutes les nations qui condamnent toujours les usurpateurs? Pourquoi ces protestations de justice démenties par toute l'histoire? Conçoit-on rien de plus risible que cette assertion de l'auteur du Mémoire justifia
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catif: a Jamais le roi d'Angleterre n'a reconnu l'indépendance d'un peuple qui avait secoué le joug de son prince légitime »? Pour Georges III, peut-être, l'occasion ne s'en était pas présentée; mais son père, son grand-père et la reine Anne auraient-ils porté le sceptre d'Angleterre s'ils n'avaient reconnu l'indépendance des Anglais qui avaient secoué le joug de leurs princes légitimes, Jacques II et ses fils? Ils ne devaient la couronne qu'à l'audace de Guillaume II, qui, le premier, reconnut cette indépendance des Anglais et les aida à secouer le joug de leur prince légitime y son propre beau-père (i).
Beaumarchais fut donc bien fondé à dire, en commençant ses Observations sur le Mémoire justificatif : « S'il entrait dans mon plan de traiter le fond de la question qui divise aujourd'hui les deux cours, je n'aurais nul besoin d'établir, par les faits particuliers qui me concernent, que non -seulement nos ministres ont montré plus d'égards qu'ils n'en devaient à l'Angleterre, à la nature des liaisons subsistantes, mais qu'ils sont restés, par complaisance pour
(i) a Avant eux, Elisabeth n'avait-elle pas donné des secours aux Provinces-Unies et reconnu leur indépendance de leur légitime souverain Philippe II, dont ils avaient secoué le joug? N'avait-elle pas reconnu le droit des Écossais à secouer le joug de leur prince légitime en retenant captive la malheureuse Marie Stuart, qu'elle fit mourir dans la suite? » (Mss. L.)
la cour de Londres, fort en deçà des droits non disputés de toute puissance indifférente et neutre. Cest par des faits nationaux et connus de TEurope entière que je ferais évanouir le reproche de perfidie tant de fois appliqué dans ce mémoire justificatif à la conduite de la France, et je le repousserais si vivement sur ses auteurs que je ne laisserais aucun doute sur la vérité de mon assertion. j>
Il en donna immédiatement après une preuve que les Anglais mêmes ne pouvaient contester, en rappelant ce propos de lord Chatham, tenu en plein Parlement: « Si nous voulions être justes envers la France et l'Espagne, nous aurions trop à restituer. Les affaiblir ou les combattre est notre unique loi, la base de tous nos succès. »
C'est par les plaintes du parti de l'opposition ou par les aveux qu'il arrache aux ministres qu'on peut convaincre toutes les nations et les Anglais mêmes des injustices de leur propre gouvernement. Ils répondront sans doute que si, dans les autres États, les affaires politiques ne sont pas traitées avec autant de publicité que chez eux, il ne serait pas difficile de trouver les autres cabinets coupables d'injustices aussi criantes que celles qu'on leur reproche. Mais si jamais on faisait ce triste examen, la balance des crimes politiques ne tournerait vraisemblablement pas en leur faveur.
« Ces déclarations de guerre, dit l'auteur du
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Mémoire justificatif, ne sont que des moyens dont les nations sont réciproquement convenues pour éviter la trahison et la surprise. Mais les cérémonies qui annoncent ce changement terrible de la paix à la guerre, les Hérauts, les proclamations, les manifestes ne sont jamais nécessaires et ne sont pas toujours les mêmes. »
On peut affirmer hardiment que ces déclarations sont toujours nécessaires aux yeux de l'équité, que s'en dispenser est en morale un grand mal, et souvent en politique une insigne trahison. C'est par cette odieuse maxime qu'en lySS, un an avant la guerre, les Anglais enlevèrent au commerce de France cinquante vaisseaux qui naviguaient dans une parfaite sécurité, dans la pleine conviction que les deux nations étaient en paix, les divisions des deux cabinets n'ayant point encore transpiré en public, et les paisibles marchands, qui voguaient à mille lieues de leur patrie, n'en pouvant pas avoir le plus léger indice.
S'il y avait la moindre équité dans les guerres maritimes, ne conviendrait-on pas que tout bâtiment sorti des ports avant la déclaration de guerre ne pourrait être pris, comme on convient que tout bâtiment sera rendu s'il est pris depuis la signature de la paix?
Mais il y a trop à gagner en prenant des navires riches et nombreux chargés en temps de paix pour qu'on les rende, et il y a trop peu à
gagner en gardant le peu de vaisseaux caboteurs ou corsaires sortis en temps de guerre pour qu'on ne les rende pas. Voilà le fond du système. Est-ce morale ou perfidie (i)?
Mais, diront les Anglais^ c'est par cette maxime que Frédéric le Grand envahit subitement la Saxe, avant qu'on soupçonnât les motifs qu'il avait de faire la guerre. En fut-il plus juste? Mais ces guerres de souverains à souverains, qui s'observent sur le continent, ne ressemblent pas à celles que les souverains font sur mer à de paisibles marchands qu'ils pillent et qu'ils ne combattent pas; car telles sont les guerres des rois sur l'Océan (2).
Cromwell et Mazarin avaient été plus justes; ils stipulèrent, dans le traité de paix qu'ils firent en i65i (article XXVI) , «que, si la guerre se renouvelait entre le royaume de France et la république d'Angleterre, il serait donné aux marchands , dans les villes et bourgs oîi ils se trouveraient, le temps de six mois après la guerre déclarée pour vendre et transporter leurs biens et marchandises, et que, si quelque chose leur était enlevé dans ledit temps, ou s'il leur était fait quelque tort par l'un ou l'autre État, leurs
|i) Qui osera dire : « C'est politique? » (Mss. L.) (2) « Or, dans quelque élément que ces invasions se fassent, elles sont plus dignes de la férocité des oiseaux de proiequedelamajestédes chefs d'une nation policée.»
(Mss. L.)