‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 91 sur 168 · LETTRE A M · texte numérisé non relu

LETTRE A M

qu'il écrivit, à son retour de Bordeaux, à un homme qui, sous de vains témoignages d'amitié, ne cherchait qu'à lui nuire, ce qui l'obligea d'envoyer au comte de Vergennes l'original de cette lettre, que je regarde comme un monument historique, par l'exposé net et succinct qu'il y fait de la situation des deux peuples à cette époque. C'est pourquoi je la transcris ici.

« Les Anglais, monsieur, n'ont aucun avantage militaire sur nous. Ils ont pillé notre commerce, à peu près comme les voleurs attaquent les coches sur les grands chemins, en attendant la maréchaussée; peut-être eût-il fallu qu'elle arrivât plus tôt; mais la plus grande partie de nos navires était assurée à Londres, et nous avons sur eux quatre mille prisonniers de plus qu'ils n'en comptent sur nous.

a Notre escadre, sous les ordres du comte d'Estaing, est dans le plus bel état et ne manque de rien, pendant que Biron (i), ayant fait la faute d'établir ses troupes de terre sur le cimetière de l'Amérique, y périt visiblement tous les jours sans oser rien tenter, avec des forces bien supérieures aux nôtres.

(i) Armand-Louis de Gontaut, d'abord duc deLauzun, puis duc de Biron, né à Paris le i5 avril 1747, mort sur i*échafaud le 3i décembre 1793. En 1779, chargé d'une expédition contre le Sénégal, il aborda au cap Blanc avec une petite escadre et enleva le fort, le 3o janvier, pendant que sa flottille s'emparait de Gambie et des autres possessions anglaises.

« La prise de Pondîchéry n'est pas non plus un avantage dont les Anglais doivent tirer vanité. Depuis un an, une frégate française était partie avec ordre de donner à M. de Bellecombe celui d'évacuer la place au premier mouvement des Anglais, et de se retirer à Tlle de France, où le gouvernement avait depuis longtemps résolu de rassembler toutes ses forces, un peu trop dispersées dans rinde. La frégate n'est arrivée qu'après la belle défense de M. de Bellecombe, qui ne l'eût pas faite s'il eût reçu un peu plus tôt ses ordres de retraite.

« Croyez, monsieur, que la France n'a jamais été dans une position plus avantageuse. N'a-t-elle pas donné la paix à l'Allemagne , à la Prusse, à la Russie, à la Turquie > N'a-t-elle pas isolé l'Angleterre de toute espèce d'alliés en Europe, et ne tient-elle pas cette puissance en échec dans son pays même, par les mouvements que nous faisons sur nos côtes? Notre alliance avec les Américains n'a-t-elle pas consolidé cette indépendance qui enlève tout le continent du Nord à la couronne anglaise, et notre cabinet politique, le plus habile et le premier de l'Europe, n*a-t*il pas acquis une influence universelle sur les actions de toutes les puissances militantes ? L'Espagne armée et prête à tonner, la Hollande résolue à défendre et maintenir son commerce et sa liberté maritime, la Suède, le Danemark et la Russie entrant dans ce plan honorable , que

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reste-t-il à l'Angleterre? Un isolement funeste, un épuisement total d'hommes et d'argent, des déchirements intestins, la perte de l'Amérique et la frayeur de perdre l'Irlande! Il est vrai qu'en revanche ils nous ont pris le rocher infect de Sainte- Lucie; mais, en feignant de menacer nos positions du golfe, ne voyez-vous pas qu'ils masquent la frayeur qu'ils ont pour les leurs?

(c Voilà l'état respectif de leurs avantages et des nôtres» Celui qui ne sent pas l'extrême supériorité de notre position lit mal dans le grand livre des événements du siècle. »

Ce tableau était très-vrai : les plans de la politique et ceux de la guerre étaient fortement et sagement combinés. Les Espagnols formaient le siège de Gibraltar; leurs flottes étaient jointes aux nôtres dans les deux mondes , et les trois puissances du Nord méditaient déjà de former une mutualité armée pour défendre leur commerce de la rapacité anglaise. Mais les événements maritimes dépendent d'un coup de vent, et trop souvent ceux de la terre d'un coup de fusil. Nous verrons bientôt ce qui en résulta, et les nouveaux efforts de Beaumarchais dans de nouveaux revers.

Des occupations moins graves, mais non moins épineuses, se mêlaient à celles-ci. Sa vie était variée comme son génie; il se délassait d'un travail par un autre. Ce qui le caractérisait par-

ticulièrement, c'était la faculté de changer d'occupation inopinément et de porter une attention aussi forte, aussi entière sur le nouvel objet qui survenait que celle qu'il avait eue pour Tobjet qu'il quittait; il ne lui restait ni fatigue ni préoccupation propres à le distraire. Il appelait cela fermer le tiroir (Tune affaire.

Or, dans ces mêmes années oti il combattait avec tant de véhémence les tyrans des mers par sa plume et par ses vaisseaux, il eut aussi à combattre les despotes d'un autre empire non moins orageux , et sur lequel il avait remporté trois victoires. On prétendait que ces monarques voulaient imposer un joug insupportable aux soutiens de leur empire; or les rois qu'on accusait de ces vexations n'étaient pourtant que des rois de théâtre.

Personne ne prisait plus leurs talents, ne les avait plus accueillis, ne désirait plus de voir honorer leur profession que Beaumarchais; mais il croyait que tous les hommes, rois ou sujets, auteurs ou acteurs, n'avaient droit à l'estime qu'autant qu'ils étaient justes.

Depuis trente ans, il s'était élevé des querelles entre les auteurs, gens accusés d'être désintéressés jusqu'à l'ineptie, et les acteurs, gens soupçonnés d'être beaucoup plus éclairés sur leurs intérêts et dont la fortune s'accroissait de jour en jour. Beaumarchais, à qui toutes ces disputes étaient étrangères , ne commença point

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cette grosse affaire , comme on a voulu le persuader au public.

Dès 1776, l'attaque avait été commencée par M. Lx)uvet de la Saussaye, auteur de la Journée lacédémonîenne , pièce en un acte. Les acteurs lui avaient envoyé un compte par lequel ils disaient « que, la pièce ayant rapporté douze mille livres en cinq représentations, l'auteur, pour son droit acquis du douzième de la recette des cinq représentations de sa pièce, redevait cent et une livres huit sous huit deniers à la Comédie ». M. de la Saussaye, ne concevant pas comment ce compte était fait , avait publié un mémoire et demandait justice (1).

D'un autre côté, M. Mercier avait entamé un procès contre les comédiens qui venaient de lui refuser l'entrée de leur spectacle, quoiqu'il l'eût acquise par une pièce de théâtre qu'ils avaient reçue.

On se plaignait de beaucoup d'autres abus, entre autres du refus de jouer les pièces nouvelles qui réussissaient le mieux, quand les auteurs, après quelques représentations, n'en faisaient pas présent à la Comédie ou à quelque comédien.

« Le maréchal de Richelieu, en sa qualité de

(i) Ce mémoire avait été rédigé par François de Neufchâteau (1775, in-4*>). Alcidonis ou la Journée lacédémonienne, comédie en trois actes, jouée le i3 mars 1773, était, selon Quérard, imprimée dès 1768.

gentilhomme de la chambre et de supérieur des comédiens, désirant connaître à qui Ton devait imputer tant de rumeurs et de réclamations, me fit rhonneur, — c*est Beaumarchais qui parle ainsi dans le compte qu^il rendit de cette affaire, — en me remettant les règlements anciens et nouveaux de la Comédie, de m^inviter à bien étudier la question, de tâcher d^éclaircir les faits et de rapprocher les esprits, ou tout au moins de lui faire part de mes découvertes et des moyens que je croirais propres à terminer les débats. Il me fit la grâce d^ajouter qu^il m'en parlait comme à un homme capable de faire une discussion exacte et de porter un jugement sain sur les prétentions de chacun. »

11 savait que Beaumarchais possédait alors une grande fortune qu^il devait à ses entreprises maritimes y n'avait aucun besoin du bénéfice très-minime qu^apporte un succès au théâtre; qu'il n^avait jamais eu de discussion avec les acteurs, auxquels il avait abandonné le produit de ses deux premières pièces. Le maréchal présumait donc avec raison que Beaumarchais, désintéressé dans cette affaire, y porterait plus d^impartialité que tout autre, qu^il pencherait même plutôt pour les acteurs et les actrices, dont les talents lui étaient agréables et nécessaires, que pour les auteurs, parmi lesquels il avait des envieux, des ennemis secrets, peu de partisans et à peine deux ou trois amis.

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