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LIGUE DES AUTEURS DRAMATIQUES. 28 I

Tamiable, et que les auteurs et les comédiens, destinés à bien vivre ensemble par la nature de leurs travaux, fussent à l'avenir des associés intègres, des amis fidèles, uniquement occupés à faire fleurir le théâtre et à en augmenter la gloire.

On arrêta qu'on n'admettrait au nombre des auteurs dramatiques que ceux qui auraient eu une ou plusieurs pièces représentées. On nomma quatre commissaires pour travailler au nouveau règlement, de concert avec les comédiens, sous les yeux de M. le maréchal.

Les quatre commissaires furent M. Saurin, estimé pour sa sagesse; M. de Beaumarchais, dont Pintelligence et les talents notaient pas contestés, et MM. Marmontel et Sedaine, qui, ayant des ouvrages joués sur les trois théâtres, avaient une expérience consommée. Ils étaient, en outre, les plus désintéressés par leur fortune, les plus recommandables par leur âge et par leurs succès. On ne pouvait faire un meilleur choix.

Il faudrait transcrire ici tout le compte que Beaumarchais rendit de cette affaire pour bien faire connaître la modération, la patience, la sagesse avec laquelle elle fut conduite de sa part et de celle des trois autres commissaires, et avec quelle astuce le conseil des avocats de la Comédie se joua des auteurs, du maréchal, et même du ministre, auquel ils firent signer un arrêt du

conseil qu'ils avaient minuté tout seuls, en lui faisant accroire qu'il l'avait été de concert avec les auteurs, quoiqu'il fût tout le contraire de ce qu'ils avaient stipulé avec eux. Il faudrait, disje, copier tout ce mémoire pour bien voir comment rhabileté du conseil de la Comédie essaya de triompher de Tisolement des auteurs, comment Beaumarchais fit révoquer cet arrêt surpris au copseil, comment le faible maréchal de Duras, protestant qu'il casserait la Comédie, si les comédiens n^écoutaient pas la justice, était perpétuellement leur dupe; comment, pour se tirer d'affaire, il renvoyait les quatre commissaires au maréchal de Richelieu, qui les renvoyait au maréchal de Duras; comment ils furent ballottés longtemps de Tun à l'autre; comment ils calomnièrent Beaumarchais auprès des deux maréchaux , et comment ils tentèrent de persuader aux auteurs, pour les diviser, que Beaumarchais sacrifiait en secret leurs intérêts à ceux des comédiens, dont il avait besoin pour jouer ses drames.

Mais ces détails perdraient trop à être extraits. Il faut les lire dans cet ouvrage (i) qui attestera dans tous les temps la modération des gens de lettres et qui pourra servir de modèle pour inspirer la même sagesse à ceux qui auront dans

(i) Voyez, dans les éditions collectives de Beaumarchais, le Compte rendu de Vaffaire des auteurs dramatiques et des comédiens français.

NÉCESSITÉ d'un second THÉATRE-FRANCAIS. 283

la suite de semblables discussions, et qui les avertira des embûches quMls auront à éviter. Il suffira de dire ici qu'après trois ans et plus de travaux et d*e patience, on se retrouya précisément, en 1780, au même point oli Ton était en 1777, lorsqu'on tint la première assemblée, et même à celui où l'on était en 1776, lorsque M. Louvet de la Saussaye porta sa première plainte. Il est vrai que le comte de Maurepas et M. Amelot, ministre de Tintérieur, promettaient de faire un nouveau règlement, comme le maréchal de Duras Tavait promis en 1777. En approuvant ce compte rendu par Beaumarchais, et en le chargeant d'en envoyer une copie au ministre, les auteurs ajoutèrent :

« Nous supplions Sa Majesté de recevoir les supplications de la littérature entière par l'élévation d'un second théâtre et la destruction des misérables tréteaux élevés de toutes parts à la honte de ce siècle, et de vouloir bien permettre qu'en cas de nouvelles difficultés de la part des comédiens, et d'une obligation de la nôtre d'employer contre eux les voies juridiques, soit pour l'exécution de l'arrêt ou pour d'autres réclamations légitimes, notre mémoire apologétique puisse nous servir de moyens publics de défense, comme contenant les preuves les plus authentiques de nos droits attaqués et de notre conduite modérée en les défendant. »

Ce vœu d'établir un second théâtre n'était pas

fondé sur le désir de nuire au seul qui existât, mais sur Timpossibilité physique qu^une seule troupe pût jouer toutes les pièces du répertoire. Dès 1750, il en contenait plus de cent en cinq actes, sans compter les petites en trois ou en un. Beaumarchais avait observé souvent que de ces cent pièces les acteurs n^en jouaient guère que trente ou quarante. Nous avions examiné quelquefois ensemble s'il était possible d^en jouer davantage, et cela ne nous le paraissait pas.

On donnait environ dix pitees nouvelles tous les ans. Cétaient toujours les grands acteurs qui jouaient dans ces nouveautés. Toute pièce, pour être bien sue, bien mise ensemble, demande au moins un ou deux mois d^études et de répétitions. Une pièce qui réussissait était alors jouée trois fois par semaine et occupait le théâtre un mois, quelquefois deux. Il était difficile qu^avec ce travail les premiers acteurs se tinssent prêts sur plus de trente à quarante autres rôles. Or il était resté au théâtre onze pièces en cinq actes de Pierre Corneille, neuf de Racine, dix-sept de Voltaire, dix de Molière, trois de Regnard, quatre de Destouches; c'est cinquante-deux chefsd'œuvre que le public aimait à revoir plus de deux ou trois fois Pan.

Thomas Corneille, Rotrou, Crébillon, Guimond de la Touche, Piron, Campistron, Quinault, Dancourt, Boursault, La Noue, Boissy, Dufresny, Montfieuri, La Chaussée, Baron, La

PART FAITE A l'aNCIEN REPERTOIRE. 285

Motte, Gresset, Le Sage et beaucoup d'autres dont les noms m'échappent, sans compter les vingt-trois qui avaient formé l'assemblée des auteurs dramatiques, en avaient laissé plus de cinquante autres en cinq actes qu'on eût été bien aise de revoir, car tous ces auteurs ont un nom honorable dans la littérature.

Ce répertoire, à le commencer seulement au Cid, joué pour la première fois en i636, était l'ouvrage d'un siècle et s'accroissait chaque jour. Les richesses littéraires s'envelissaient donc de jour en jour sans qu'il fût possible que le public en jouît.

Mademoiselle Clairon entreprit de faire passer tout le répertoire sous les yeux du parterre (i). Mais, malgré l'espèce d'autorité que lui donnait sa grande réputation, elle ne put y parvenir.

L'année n'a que 365 jours; l'année théâtrale ne se composait guère que de trois cent vingtquatre (2). Il en fallait encore ôter plus de cinquante pour les jours de relâche occasionnés par les voyages de la Comédie à Versailles ou à Fontainebleau, par les maladies, par les accidents, par les couches et, dans les dernières années, par les congés accordés aux premiers acteurs pour aller jouer en province. Si l'on ajoute à ces quatre-vingts jours retranchés les cent et tant

(i) Voir p. 43.

(2) « Trois cent trente-cinq. » (Mss. L.)

occupés par les pièces nouvelles, il ne restera pas plus de deux cent et quelques jouFs, dont il faut supprimer encore le temps nécessaire pour apprendre et répéter les nouveautés, et même les jours employés aux débuts des nouveaux acteurs. Il restait donc très-peu de temps pour les pièces du répertoire. Le public se plaignait qu^on lui donnait toujours les mêmes; les auteurs vivants, qu^on ne jouait pas assez leurs ouvrages, et les acteurs, qu'ils étaient accablés de travail.

Le petit nombre de pièces qu^on représentait alors était joué avec un aplomb, un ensemble, une sûreté de mémoire^ une précision admirables dans tous les mouvements de la scène; perfection qu'on ne peut acquérir qu'en jouant fréquemment les mêmes rôles^ et qu'une troupe assez nombreuse pour jouer cent pièces par an ne parviendrait pas à obtenir.

On ne pouvait donc jouer tout le répertoire, représenter assez souvent les chefs-d'œuvre des grands maîtres et donner plus de nouveautés, qu'en exigeant un. second théâtre et en partageant le répertoire entre les deux troupes. Alors, on eût doublé les jours de représentation et les moyens des acteurs. L'émulation eût multiplié les talents, ainsi qu'il était arrivé en Espagne et en Angleterre, où, du partage d'un seul théâtre, il s'était fait deux bonnes troupes.

Comme il est dans la nature d'aimer mieux enfouir son trésor que de le partager, les comé-

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