LE PLUS ÉPINEUX DE SES PROCÈS
diens se maintinrent en une seule troupe, et comme il est dans Thumaine nature que la vanité croisse avec les richesses, et les divisions avec la vanité , les querelles se multiplièrent de jour en jour à la Comédie. Elles n'avaient guère commencé que du jour où la recette de la porte avait cessé d'être nécessaire pour la subsistance de la troupe. Auparavant, il n'y avait que des tracasseries bientôt étouffées par la crainte de n'avoir point de recettes. *
Telles étaient les réflexions que nous nous faisions ensemble, sans humeur, sur Tétat où le théâtre était alors, car nous aimions tous deux beaucoup la Comédie. Nous applaudissions avec transport au talent des bons acteurs, et nous n'étions point soupçonnés de priser moins ceux des actrices.
Mais je disais quelquefois en riant à Beaumarchais :
a Un procès contre la Comédie serait plus difficile à gagner que tous ceux que vous avez soutenus. Lorsque vous combattez vos ennemis dans les tribunaux, votre fierté s'anime; vous tonnez, vous confondez vos adversaires, vous présentez la vérité et la justice aux magistrats et au public. Mille acclamations s'élèvent et vous triomphez. Dans celui-ci, vous défendez nos droits contre des gens que nous aimons, et des femmes qui nous enchantent. Vous usez de ménagements, vous temporisez, vous voulez ne fâcher per-
sonne. Quoique demandeur, vous vous tenez sur la défensive, et Ton vous assiège par des marches, des contre-marches insidieuses; on vous . mine par des travaux souterrains. Les comédiens sont admis chez les grands, ils font le plaisir de toutes les fêtes, ont un conseil d'hommes de loi pour vous égarer dans les détours de la chicane, de l'argent pour payer des procureurs et pour en prêter à des protecteurs. Enfin, ils ont des femmes charmantes qui excellent dans tous les arts et qui plaident à merveille leur cause, dans des moments où le juge le plus intègre n'a rien à refuser. C'est le bataillon de Catherine de Médicis dispersant avec des caresses l'armée de Henri IV et troublant en riant la raison des graves conseillers d*Etat. Les auteurs n'ont ni gens de loi ni argent, et leurs femmes, plus modestes, plusfières, moins livrées au monde, ne connaissent point Tart des sollicitations secrètes. Si vous réussissez, je vous tiens pour le plus habile des hommes, w Et Beaumarchais me répondait : a II faudra voir. » Il obtint en effet, le 9 décembre 1780, un arrêt du Conseil qui améliorait un peu le sort des auteurs (i). Beaumarchais, dont la fortune était entièrement rétablie et même fort augmentée par les entreprises hardies d'un vaste commerce, tenait alors un assez grand état. Sa maison était em-
(i) Cette phrase manque dans leMss.L.