‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 96 sur 168 · ANNEES HEUREUSES · texte numérisé non relu

ANNEES HEUREUSES

bellie par les charmes d'une épouse dont je hasarderais peut-être d'esquisser ici le portrait, si l'esprit et les grâces ne se dérobaient pas plus facilement à la plume de l'écrivain que la beauté au pinceau ou au ciseau de l'artiste, et si l'historien n'était pas plus suspect que le peintre quand il trace ce qui sort de l'ordre commun. D'ailleurs elle vit encore occupée du bonheur de sa famille, et, par conséquent, elle n'appartient pas encore au domaine de l'histoire. Je dirai seulement que ceux qui la connaissaient n'étaient pas surpris qu'elle eût captivé le cœur de l'hommequi savait le mieux apprécier le mérite.

Les étrangers, curieux de connaître les hommes célèbres, se faisaient présenter chez lui. J'y ai vu presque tous ceux qui avaient étonné l'Europe par des aventures extraordinaires, tels que Beniouski ( i ) , gentilhomme polonais qui, enlevé par les Russes et transporté au fond du Kamchatka, fit soulever les exilés, s'empara d'une petite ville, d'un vaisseau équipé pour faire des découvertes, côtoya la terre de Jesso, le Japon, la Chine, arriva à Macao avec ses compagnons d'infortune et revint en Europe sur des vaisseaux portugais ou espagnols qu'il trouva dans ce port; tels que

(i) Maurice-Auguste de Beniouski, né en 1741 à Verbora (Hongrie), mort à Madagascar le 23 mai 1786. Ses Voyages et Mémoires, d'abord publiés en anglais (Londres, 1768, 2 vol. in-40), ont été traduits en français et complétés par J. H. Magellan (Paris, 1791, 2 vol. in-8*). Beniouski résida en France de 177 1 à 1773.

le banquier Serres (i), qui, accusé à Londres d'avoir formé un complot pour enlever le roi d'Angleterre et le jeter dans un vaisseau qui eût fait voile pour FAmérique, répondit si plaisamment aux ministres anglais : a Je sais bien ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais je ne sais pas ce qu'un banquier peut faire d'un roi ».

Si l'on veut se donner une idée de l'étendue du commerce que faisait Beaumarchais et de sa manière d'opérer, il faut lire ce qu'il écrivait à M. Necker, le 18 mars et le 18 juillet 1780 : a Les différents gouvernements des États-Unis me doivent plus de huit millions... Personne ne peut offrir à la France un plus grand crédit que le mien sur l'Amérique... Ils ont tous à se louer excessivement de moi, et ils en conviennent de bonne grâce. Si j'ai donné des preuves constantes de mon amour pour le succès de mon pays, si je l'ai toujours préféré à cet amour de l'argent qui rétrécit toutes les têtes humaines, vous trouverez, monsieur, autant de noblesse que de sagesse dans mes offres.

<c Vous avez fait, monsieur, à mon égard un acte de justice, et vous Tavez fait avec grâce, ce qui m'a plus touché que la chose même. Je vous en remercie. Je puis vous devoir des remerciements plus importants sur l'indemnité que le

(i) Sans doute Serres de la Tour, fondateur du Courrier de l'Europe. Je n'ai vu nulle part qu'il ait été banquier.

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