‹ Histoire de BeaumarchaisChapitre 97 sur 168 · DIVORCE DU PRINCE DE NASSAU · texte numérisé non relu

DIVORCE DU PRINCE DE NASSAU

Roi a bien voulu me faire offrir pour les pertes énormes que m^a causées la campagne d^Estaing... Je suis, de tous les sujets du Roi, le moin^ à charge à PEtat. Je n'ai demandé ni fortune, ni honneur, ni emploi, ni traitement, et je n'ai jamais désiré d'autre récompense de mes travaux que de n'être jugé sur rien sans être entendu. Jusqu'à présent, j'ai obtenu des ministres du Roi ce premier des biens pour celui qui marche à travers une foule d'ennemis, et je me trouve heureux que leur justice m'ait toujours mis à portée de me défendre quand on m'a calomnié. »

Le prince de Nassau, qui s'était déjà adressé à Beaumarchais pour lever et équiper une légion, s'adressa encore à lui pour obtenir une réponse favorable de l'archevêque de Paris, au sujet du mariage qu'il voulait contracter avec une princesse polonaise séparée d'un premier mari; mais l'inflexible prélat répondit à Beaumarchais la lettre suivante (i):

<c Paris, i3 septembre 1780.

« Je vous envoie, monsieur, ma réponse à la lettre dont M. le prince de Nassau m'a honoré. Vous voudrez bien la lui faire passer. Je ne vous dissimulerai pas que cette réponse est négative. Malgré le désir que j'aurais d'entrer dans les

(i) L^original est annexé au Mss. de la Bibliothèque nationale*

vues du prince, je n'aurais pu concourir à son mariage sans allercontre les principes de PÉglise latine, qui ne connaît aucune cause de divorce, et notamment contre les principes de PÉglise gallicane, où il n'y a jamais eu d'exemples de pareils mariages. D'ailleurs, il y a en France une parfaite uniformité entre les lois civiles et ecclésiastiques sur la matière du divorce.

« On ne peut rien ajouter à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

w t Chr., archevêque de Paris. »

Il est pourtant de notoriété publique que, malgré la rigidité des principes modernes, l'Église gallicane avait approuvé la dissolution du premier mariage de Henri IV et celle du premier mariage de Louis XIII; que, dans les siècles antérieurs, elle avait approuvé celle du mariage de Louis le Jeune, elle avait souffert paisiblement que Foulques le Rechin, duc d'Anjou, répudiât deux ou trois femmes qui vivaient encore quand il épousa la fameuse Bertrade; des ducs de Guienne et beaucoup d'autres seigneurs avaient pris les mêmes licences.

L'Église de Pologne, non moins bonne catholique que l'Église gallicane, était beaucoup moins sévère sur ces sortes de changements. On s'adressait au légat. Il accordait sans difficulté la dispense des lois et donnait la permission de

SON OPINION SUR l' ACADÉMIE FRANÇAISE. 298

quitter une femme ou un mari qu'on n'aimait plus. Je ne sais même sMl exigeait qu'on supposât, comme en France, une petite nullité, et qu'on ajoutât un mensonge au divorce, pour le rendre plus tolérable à TÊglise; mais, enfin, il est sûr qu'en Pologne il y avait de nombreux exemples de seconds mariages contractés du vivant du premier mari ou de la première femme. On y comptait même quelques femmes qui avaient trois maris vivants. Cela ne causait aucun scandale. On sait

Qu*il est avec le ciel des accommodements,

et, malgré les difBcultés de l'archevêque, le mariage du prince de Nassau fut fait et reconnu de toute la France.

Dans le même temps, Marmontel s'adressait à Beaumarchais et lui envoyait ses titres littéraires. Ses ouvrages étaient traduits dans toutes les langues. Catherine II avait pris plaisir à traduire elle-même, en langue russe, le quinzième chapitre de Bélisaire, contre lequel la Sorbonne s'élevait si fortement en France. Marmontel aspirait à je ne sais quelle place, et priait Beaumarchais d'engager le comte de Maurepas à lui accorder la préférence sur son coucurrent. Beaumarchais, en sollicitant en sa faveur, toujours occupé de la liberté et de l'honneur des gens de lettres, mandait au comte de Maurepas :

<£ Il y a ici une considération qui mérite plus

encore de vous être ofiferte. Pour quelque demandeur que votre bienveillance se tourne, n'oubliez pas, je vous en conjure, que si MM. les premiers gentilshommes de la chambre se mettent à la tête de la sollicitation, et que si le brevet est remis à l'un d'eux pour le transmettre au plus heureux de ce moment, se regardant comme les protecteurs des académiciens, ils voudront asservir l'Académie comme ils ont asservi la Comédie. Alors, tout deviendra bas, servile, rampant dans un corps qui ne peut conserver un peu de dignité que par sa dépendance immédiate du Roi et des ministres. Faites que le favorisé reçoive la grâce du Roi sans intermédiaire. Personne ne sait mieux que vous qu'on se fait des droits de tout à la cour, et que la Comédie est trop mal administrée pour qu'on étende l'influence de ses chefs jusque sur T Académie, w La littérature, le commerce, la tolérance, l'humanité trouvaient donc en Beaumarchais un homme courageux qui ne se lassait jamais de plaider leur cause auprès des ministres, et ce sentiment lui était tellement naturel qu'il ne le faisait jamais valoir, même auprès de ceux dont il% défendait les droits. La plupart des personnes qu'il servait ne s'en doutaient pas; le public l'ignorait, et d'infâmes libelles continuaient à le calomnier; car, depuis ses voyages à Londres et en Allemagne, il avait des ennemis puissants et secrets, d'autant plus dangereux qu'ils ne se

Page 1