CONCEPTION DU MARIAGE DE FIGARO
montraient pas. Moi-même, je n^ai appris la plupart de ses actions utiles ou courageuses que par ses papiers, qui m'ont été communiqués depuis sa mort.
Pour se délasser de tant d'affaires importantes et disparates, il s'amusait à composer une comédie du genre le plus gai. Les combinaisons en étaient si neuves, les situations si variées qu'on serait tenté de croire qu'un tel ouvrage aurait absorbé toutes les facultés de Tesprit de son auteur pendant plusieurs années. Ce ne fut plus pour lui qu'un simple amusement. Si la pièce fut écrite de verve, le plan et les caractères en avaient été médités pendant longtemps, et même à de longs intervalles.
« Nos amusements sont de notre choix, disait Beaumarchais. Les affaires nous commandent, et sont souvent contraires à nos inclinations. On jugera toujours mieux d'un homme par le genre de ses plaisirs que par la nature des affaires qui l'occupent. »
Jugeons-le donc lui-même par ses amusements. Ce n'était ni le jeu, ni la table, ni le faste. Plaire aux femmes, cultiver la musique et faire des comédies étaient ses amusements favoris.
Il n'y a guère que les musiciens qui soient doués duprivilége de rassembler les hommes et de les émouvoir, sans rien dire à leur esprit. Les prédicateurs, les poètes comiques doivent les instruire et les diriger : les sermons sont rem-
plis des portraits deThomme vicieux; on Vy peint de toutes les couleurs pour en montrer la difformité; la comédie le met en action, afin d^en montrer la perversité, les inquiétudes et les revers; c'est le même but, a Vous vous perdez pour l'autre monde », disent les orateurs de la chaire, a Vous vous perdez dans celui-ci », disent les maîtres de la science. Profite qui veut^ et sauve qui peut. Mais tel jeune homme brave la damnation éternelle et ne veut être ni un Harpagon, ni un Tartuffe, ni un Basile, ni un lord Clarendon.
Beaumarchais parla de sa comédie au comte de Maurepas. C'était à Tépoque où un nouvel entrepreneur de facéties venait d'ouvrir à Paris un jardin et des espèces de parades qu'il appelait Hedoute, d'après le mot italien ridotto, qui signifiait un réduit, un lieu où l'on s'assemble pour jouer, pour rire, pour s'amuser; ridotto était fort mal traduit par celui de redoute, dont il est l'opposé. Ce jardin eut de la vogue; elle fut même si grande que le comte de Maurepas et tous les ministres y allèrent un jour tous ensemble.
Étonné que Beaumarchais, si constamment occupé des affaires Içs plus graves, eût fait une comédie, le comte de Maurepas lui demanda dans quel temps il l'avait écrite.
« Je l'ai composée, lui répartit Beaumarchais, le jour même oCi tous les ministres du Roi n'ont