S 6. L'JSVÊQUE DE BEAUVAIS PAIR DE FRANGE
S'il est une question obscure et complexe dans l'histoire des premiers Capétiens, c'est assurément celle de l'origine de la pairie, surtout de la pairie ecclésiastique. Elle a donné lieu à bien des controverses et à bien des discussions (^^ : aucun traité n'a encore pu donner la lumière sur ce
(^) Orig., Bîbi. nat., n. acq. lat 93i5, n** à ; édil. : Louvet, t. II , p. 3 9/1 ; Gall, christ, , t. IX, pr.y col. 969. — Gbaiie de Robert de Gressonsac sur le même sujet : origin. , Arch. nat., J. 353, n** 1; copie, ColL Baluze, L XVII, foL 359. — Cf. encore Le Nain de Tillemont, t. Il, p. 359.
Saint Louis vint à Beauvais en is68, ia55, 1959, iflSi, ia66, laSS et 1969 (Le Nain de TiilemoDt, t. III, p. 171; t IV, p. 66, 90A, 939, 3^3; t. V, p. 5Â, 99); à chaque fois, ii perçut les 100 livres de gîte qu*il avait le droit d& prendre en sus de sa rente annuelle. (Hi$U de France, t. XXI, p. 976,
399 à /io3 ; Brussel, op,eiL, 1. 1, p. 553-557.)
(>} Louvet, t. II, p. 395.
(') Eure, arrondissement des Andelys, canton d^Élrépagny.
(*) Extr. des Reg» capital, de la eaikédr, de Beamv, (Bibl. de Troussures, V9^ p. 969.)
W Carton n* XIII de M. de Brétiiel.
<*) Je donne comme pièce justificative (n* XXVIII ) la partie de ce long et intéressant document qui intéresse Beauvais, en faisant le vceu que cette pièce importante soit publiée en entier le plus tôt possible.
(^) Cf. principalement : D. Brial, Dttqui" Mo de origine pareriarum Franeiae et de inêti*
point , et personne n'a pu faire remonter l'institution de ia pairie au delà du milieu du xii* siècle.
La première réunion en tribunal des douze pairs, que les textes permettent de constater, n'est pas en effet antérieure au règne de Philippe Auguste. Une première fois, lors du meurtre d'Arthur de Bretagne par Jean sans Terre ^^\ et une seconde fois en i q 1 6 , à l'occasion du différend qui s'éleva entre la comtesse Blanche et Erard de Braine pour la succession de Champagne (^^ c'est au jugement des pairs qu'on se rapporta.
Le collège des douze pairs, comme chacun le sait, était composé de six laïques et de six ecclésiastiques. Les six laïques étaient les ducs de Normandie, de Bourgogne et d'Aquitaine, les comtes de Flandre, de Champagne et de Toulouse. L'archevêque de Reims et les évéques de Langres, de Laon, de Beauvais, de Noyon et de Châlons étaient les pairs ecclésiastiques.
Pourquoi ces ducs, comtes et évéques, et non pas d'autres? et h quelle époque remonte l'institution de la pairie? ,
Il n'est pas difficile de répondre à la première question pour les six pairs laïques : leur importance prépondérante suffit à expliquer la prérogative dont ils jouirent à l'exclusion des autres vassaux de la couronne. Le choix des six pairs ecclésiastiques ne s'explique plus aussi aisément : c*est là qu'est véritablement la difliculté, et c'est ce que je serais heureux de pouvoir éclaircir. Mais alors les questions relatives au choix des pairs ecclésiastiques et à la date de leur institution se confondent; aussi les traiterai-je en même temps ^^\
La cour des rois carolingiens, comme celle des premiers Capétiens, était composée de comtes et d'évéques. Ces évéques étaient tous ceux qui tenaient leur siège du pouvoir royal.
A la fin de la période carolingienne, certains d'entre eux jouèrent un rôle tout à fait prépondérant. H serait facile de montrer toute l'influence qu'ont possédée, au ix'' et au x* siècle, les Hincmar de Reims, les Eudes de Beauvais , les Adalbéron de Laon , etc. , mais ce n'est pas ce qui importe le plus ici. Je veux seulement faire remarquer que plusieurs de ces évéques,
UUûme duodêeim panriamm (Hiêtar. de Pr., (*) Del^e, Calahguê d» aeiêê de PkU^fpe
t. XVII, p. xiT et soiv.); G** BeugDOt, pré- Auguête, n** 167s.
(ne de son édition des Oitm {doe. inéd.), (') Je dois remercier ici mon excellent ami,
p. xu et suiv.; A. Luchaire, iViftoirtfiiMffifItl» M. Ferdinand Lot, qui connaît admirable-
manareh, de la France eone Ie$ premiên Capéi. , ment le x* «ède, et qui , arec une bonne
t. I, p. do5-3o7. grAce parfaite, m*a fourni des indications
^'^ Mathieu Paris (édit. de Londres), extrêmement précieuses pour tout ce qui m
p. 8d3-83ii. suivre.
dont les successeurs devaient prendre plus tard le titre de pairs, étaient des personnages marquants à ia cour du roi. Mais ce qui contribua à les élever rapidement au-dessus de leurs égaux, tels que Tarchevéque de Sens, les évéques de Paris, d'Amiens, de Soissons, d'Orléans, etc., ce fut la puissance temporelle qu'ils acquirent de bonne beure, et qui, dès les premières années du xi"* siècle, en fit de grands seigneurs féodaux.
Les paragraphes précédents suffisent pour démontrer cette puissance temporelle acquise progressivement par les évéques de Beauvais, qui, en 1 o 1 5 , étaient arrivés à posséder sinon la totalité , au moins la plus grande partie du comté de Beauvais.
Le même fait s'était passé à Reims , Laon , Noyon , Langres et Gbâlons.
D'après Flodoard^^^ Louis IV d'Outre-mer, en gio, donna à l'archevêque Artaud, pour lui et ses successeurs, la monnaie de la ville et tout le comté de Reims. Ce ne fut pas là une vaine concession. Les archevêques de Reims se considérèrent immédiatement comme les véritables maîtres du pays et exercèrent tous leur^ droits. Dhs 968, des milites ecdesiae Remensis attaquèrent la Fère, tombée aux mains de Thibaut de Chartres ('^\ et, en 989, les comtes de la région, entre autres Gilbert de Rouci, obéirent, comme à leur suzerain, à la convocation d'Arnoul , archevêque de Reims ^^^
On n'a pas de témoignage aussi formel pour Laon. En 961, mourut le dernier comte, Hugues, parent du roi carolingien, auquel il légua ses biens ^^^ Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il est question de l'évêquecomte ou duc de Laon ^^\ Comment toute la puissance temporelle est-elle passée entre ses mains? Je ne sais; mais il est fort à supposer que ce fait eut lieu dans les commencements de la dynastie capétienne. On sait le rôle important joué par Adalbéron Ascelin, lors de l'avènement de Hugues Capet, et sa trahison envers Charles de Lorraine et sa famille. N'est-il pas vraisemblable que le roi Hugues ait récompensé l'évêque de Laon en lui concédant tout ou partie du comté ^^^t
(*) Hiêioria Rem. êcdes., liv. IV, ch. 97 :
Poêl haec , rex Ludovicu» dédit Artoldo epiecopo , ac per eum ecdesiae Remenei, per preeeplionû regiae pagifutm. Rementis urbiê monetam jure perpétue posêidendam , êed et amnem comitalum Remensem eidem contviit eccleeiae, — Cf. encore AtmaLf an. 960.
U) Fiodoard,ilfifia^, an. 968.
W Richer, liv. IV, ch. 3fi. — Le comté de Reims fut confirme à Tarcbevéque par Philippe V lors de son couronnement. ( Uiet de France, t. XI, p. 33.)
(*} Flodoard, Annaleê; etdipl. du roi Lothaire {HisL de France, L IX, p. 6a â).
^*) trL*acte le plus ancien où il soit question dn duché de Laon est de 1991. Cet acte, qui établit les droits respectifs de juridiction du roi et de Tévéque, en parie comme d^un titre existant de temps immémorial.» (Melleville , Hiêtoiré de la ville de Laon , t. Il , p. 8.)
(*) Ce ne serait pas extraordinaire, puisque le même Hugues Capet donna la ville de Dreux au comte de Gharires, Eudes, pour avoir son appui. (Richer, liv. IV, chap. /io.)
Pour Langres, il n'y a pas de doute. Bien que plusieurs auteurs ^^^ prétendent que ce fut seulement en 1 178 que le duc de Bourgogne céda le comté de Langres à Tévéque Gautier, son oncle, il est certain qu'en 967, la roi Lothaire avait doté l'église de Langres de tout le comté ^^^ Par.sa posîtion , Langres semble avoir été en dehors du rayon d'action des derniers Carolingiens et des premiers Capétiens, mais il est également certain que Tévéché était sous la dépendance directe de la royauté, puisqu'on q8o, Lothaire en investissait Brunon , clerc de l'église de Reims ^^\
A Noyon, également, l'évéque était parvenu, dans le premier tiers du XI* siècle, à se rendre le seul mattre du pays. Jusqu'en 10^7, il y eut dans la ville avec le châtelain une espèce de représentation de l'autorité royale, de lieutenance d'un comte laïque. Mais cette même année vit disparaître complètement, au profit de l'évéque, ce dernier souvenir d'une puissance alors bien affaiblie ^^^
Il n'y a guère que pour Châlons que Ton soit quelque peu embarrassé. Il n'y a pas de texte précis indiquant à quelle époque l'évéque se trouva remplacer le comte laïque. Cependant on pourrait soupçonner, d'après une mention de Flodoard^^^ qu'à la date de 968, l'évéque Gibuin était possesseur de la ville même de Châlons.
Ainsi donc les évêques, qui, à la fin du xii* siècle au moins, furent désignés sous le titre de pairs de France, étaient, dès le. commencement du xi% attachés à la royauté par un double lien. Us recevaient leur évêché de la main du roi , privilège que n'avaient pas les titulaires d'évêchés situ^ hors du domaine royal, et ils tenaient un comté en fief direct de la couronne ^^\
'^) Cr. surtout D. Brial, op. cit., p. xxix.
^') Musée deê archivée déparlementaleê , pi. XIT, n* i5.
(') Atmo àb incamatione Dammi g8o . . .
dédit idem rex [Lotharitu] Brtmoni, Remenne eecïeeiaê clerico . . . epiecopatum lAngonieae civitatiê. (Chroniq. de Sam^Bénigne de D^an, Hiet. de France, t VIII, p. a/i/i.) — A la mort de Brunon (1 o 1 6 ) , le roi Robert nomma à rëréché de Langres un certain Lambert (Pfisler, op. cit., p. 963; d*après la Vita Garnerii, Hist. de France, i. X, p. 389.)
(*) Cf. ce que dit M. Lefrauc (Hietoire de la vUle de Noyon, p. 106), à propos des entreprises de ce châtelain : «L^exposë même de ses empiétements et de ses violences indique bien qu*il n^excrçait aucune autoritë sur
la ville et que Févèque en était le seid seigneur.})
(*) Annakê, an. 963, à Toccasion de Tattaque de Châlons par Heri>ert et Robert de Vermandois, qui profitèrent de Tabsence de Gibuin.
(*) L^ëvéque du Pny était comte depuis 994 (dipl. de Raoul et de Lothaire déjà cités); mais il ne fut jamais pair. En voici Texplication, que ro*a suggérée M. F. Lot : vers 975, Lothaire nomma à Tévéché du Pny Gui , abbé de Saint-Aubin d'Angers et frère du comte d^ Anjou. ( Chron. du Puy dans la Nouvelle Hietoire du Languedoc, t. V, p. 191.) Mais il ne semble pas que les Capétiens aient hérité de ce pouvoir des Carolingiens, et cela pour une cause toute fortuite, dont j'emprunte le rédt
46 CHAPITRE ffl. — ACQUISITION DE BEAUVAIS PAR LES ÉVÊQUES.
A mon avis , c'est grâce à cette double puissance que ces évéques durent d'être spécialement en honneur h la cour capétienne dès les premiers temps. Leur double qualité d'évéques et de comtes leur valut, à cette époque ancienne, sinon le titre, au moins les prérogatives de la pairie.
11 n'est guère vraisemblable que Philippe Auguste ait inventé de toutes pièces un ensemble d'institutions dont il feignait de faire remonter l'origine h une époque plus ancienoe. II n'avait pas de raison, lui, pour choisir spécialement les six évéques qu'il admit au tribunal des pairs. A la (in du xif siècle, l'évéque de Soissons, pour ne citer que lui, était suzerain du comté (^^ il égalait en puissance les évéques de Chàlons, de Noyon ou de Beauvais. Pourquoi alors son exclusion?
L'institution des pairs serait donc, d'après mon hypothèse, une institution de la première moitié du xi* siècle. Ce qui prouve qu'elle est bien antérieure à Philippe Auguste, c'est que l'archevêque de Reims, Henri de France, est qualifié en 1171, par Pierre Bernard du Coudrai, prieur de Vincennes, de duc et pair de France (^^. D'oii viendrait alors ce titre, si Philippe Auguste était le créateur de l'institution?
J'ai peu de chose à ajouter à ce que l'on sait déjà sur le caractère et les attributions des pairs. Je signalerai cependant que l'évéque de Beauvais, au sacre des rois, devait porter le manteau royal. Une ancienne tradition veut encore quil soit allé, avec l'évéque de Laon, demander au peuple, avant le sacre, s'il voulait accepter le roi qu'on devait oindre de l'huile de la sainte ampoule.
Un arrêt du parlement de 1977 donna aux évéques pairs, ainsi qu'à l'archevêque de Reims, le pouvoir d'amortir leurs arrière-fiefs^*^. Ils eurent encore le droit d'être convoqués devant le parlement par des lettres spéciales du roi, et non pas seulement sur l'assignation d'un simple sergent ^^^
à Pfister (op. eiL, p. 198) : «En 998, Grégoire V caflsa rélection d*étienne du Puy, parce qu^Étieime s^élait emparé de Tépiscopat conlrairement à la volonté du peuple, du vivant encore de son oncle et prédécesseur, Gui ; parce qn*ensuite un seul ëvéque, qui n*étaît pas de sa province, Tévéque de Nevers, avait assisté à sa consécration, après la mort de Gui. En conséquence, le ciei^ et le peuple du Velay élurent un nouveau dignitaire.
Théotard, moine d*Aurillac. Gerbert, devenu pape sous te nom de Sylvestre II, confirma rélection par une bnlle du 93 novembre 999 et interdit à qui que ce futd^excommunier son
compatriofe. Or, depuis ce moment, les évéques du Puy furent exempts de la juridiclion de Tarcbevéque de Bourges et soumis immédiatement au pape (iVotio. Hittoire du Langutioe, t. ni, p. 991 ), et ce privilège, analogue A celui qui était alors donné à quelques abbayes, a subsisté jusqu^aa xvui* siècle.»
(0 Depuis liht au moins. — Voir Pacte de foi et d^hommage d7ve de Nesles, comte de Soissons. (CL Dormay, Hislmrê de SoinMont, t. II, p. 95.)
(*) HUU de France, t. XVI, p. 479.
(') Pièce juslif. , n« XXVl.
t») Pièce juslif., n« XXVIII.